Jouxtant la gare des Bénédictins, la cité des Coutures détonne dans le paysage limougeaud avec ses briques rouges et beiges. Construit dans les années 1920-1930, ce quartier fait partie des premières « Habitations à Bon Marché » de la ville…
C’est sûrement l’un des quartiers à l’identité visuelle la plus forte de Limoges. Dominée par la gare des Bénédictins, habillée de bâtiments aux façades en brique rouge, le tout dans un quartier fermé avec plusieurs parcs en son sein, la cité des Coutures détonne dans le paysage de la capitale du Limousin. Aujourd’hui peuplée par un peu plus de 1817 habitants – ils étaient près de 3 000 dans ses premières années – cet ensemble atypique a traversé le temps et méritait bien que l’on vous en raconte l’histoire !
Le temps des « Habitations à Bon Marché »
Tout commence dans les années 1920. La municipalité de Limoges, menée par Léon Betoulle, décide de transformer la ville et se lance dans la construction de plusieurs logements sociaux et surtout décents à destination des classes sociales les plus défavorisées. Roger Gonthier est mandaté pour la construction d’un premier ensemble : la « cité-jardin » de Beaublanc. Mais très vite, l’Office Public Municipal des Habitations à Bon Marché (HBM) fait face à un manque de place et les demandes de logements sociaux ne cessent de s’accumuler. Il faut donc construire à nouveau pour répondre aux demandeurs.

Si Roger Gonthier est de nouveau mandaté, cette fois le projet est différent : il faut faire plus de logements pour accueillir plus de monde ! Les plans prennent la forme d’ensembles de plusieurs étages, collés les uns aux autres imaginés dans une sorte de vase clos.

Reste maintenant à trouver le terrain idéal. Très vite, les porteurs du projet jettent leur dévolu sur une zone agricole située à proximité des voies de chemin de fer et connue sous le nom « Les Coutures ». D’autant que ces champs pourront aussi accueillir l’autre « gros projet » de Gonthier : la future gare des Bénédictins, qui sera inaugurée en 1929. Pourquoi les Coutures ? « Couture » signifiait en ancien français et en occitan une parcelle agricole travaillée (et donc « cultures » en français des temps modernes) et c’est ainsi que cette zone agricole était jadis nommée.

Les terrains sont réaménagés, les bâtiments sortent de terre et les premiers locataires arrivent le 29 juin 1929 ; les travaux se poursuivront jusqu’en 1932 et seront suivis d’une autre tranche en 1955, pour atteindre un maximum de 615 appartements. Ces logements sont assez innovants et disposent d’un confort rare pour l’époque : eau courante, toilettes, gaz et même sonnette ! En plus de ça, les habitants bénéficient aussi des bains-douches des Coutures, comprenant un lavoir, une garderie et des douches.


© Photothèque Paul Colmar
Proches de la gare, les Coutures attirent bon nombre d’employés du rail, mais pas uniquement… Une étude sur la composition sociale de la cité de 1939 donne la répartition suivante : sur 456 actifs, on dénombre 109 cheminots, 65 ouvriers de la chaussure, 22 ouvriers dans la porcelaine ou encore 22 ouvriers du bâtiment.
Roger Gonthier imagine aussi un espace de vie avec des commerces omniprésents. En tout, ce sont 22 locaux qui sont créés au rez-de-chaussée de plusieurs bâtiments : épicerie, boulangerie, charcutier, coiffeur et même une pharmacie, tenue un temps par un visage bien connu des Limougeauds, Louis Longequeue, maire de 1956 à 1990 !

Roger Gonthier (1884-1978), le bâtisseur de Limoges
Né à Périgueux en 1884, Roger Gonthier est l’architecte qui métamorphose Limoges dans l’entre-deux guerres. Fils de Marc Martin, lui-même architecte et inspecteur des bâtiments de la compagnie des chemins de fer d’Orléans, il reprend le cabinet d’architecture de son père après un passage en droit et aux beaux-arts de Paris. En 1919, il se voit confier l’œuvre de sa vie, la construction de la nouvelle gare de Limoges. Il opte pour une surélévation du bâtiment, un choix grandement critiqué à l’époque, qui aujourd’hui fait la renommée de l’édifice.
Il est également un proche de Léon Betoulle, car tous les deux partagent des valeurs communes et une appartenance au mouvement radical. Roger Gonthier s’intéresse notamment au logement social et à la question de l’insalubrité dans Limoges. Le maire lui confie donc en parallèle de la gare plusieurs projets de réaménagement de la ville : le champ de juillet, l’abattoir municipal, le pavillon du Verdurier, mais surtout plusieurs projets de cités HLM : Beaublanc, Louis Casimir-Ranson, Ernest Ruben, Leon Betoulle, Victor Thuillat et bien évidemment, les Coutures !

Aujourd’hui, trois de ses réalisations limougeaudes sont labellisées « Patrimoine du 20e siècle » : la gare, le pavillon du Verdurier et la cité des Coutures.
Un quartier actif dans la Résistance
Mais l’année 1939 va marquer un tournant pour la France entière. La guerre éclate, le pays est en grande partie envahi, et bon nombre de Français fuient par le train et transitent par le noeud ferroviaire de Limoges. C’est ainsi que le 19 juin 1940, pour forcer le pays à la capitulation, l’armée allemande décide de frapper un grand coup et bombarde plusieurs gares françaises. Limoges et notamment les Coutures, ne sont pas épargnées. Le 15 rue Adrien Pressemane est mitraillé et bombardé. Bilan : une habitante est tuée et deux autres blessées.

Une attaque qui, sans le vouloir, aurait pu avoir des répercussions sur la Résistance limougeaude, car c’est justement à cette adresse que se trouvent Jeanne Moscavit et son mari Henri Fradji, linotypiste et surtout résistant. Et il n’était pas les seuls aux Coutures, car nombreux sont ceux à agir dès les premières heures du conflit de manière individuelle ou dans des réseaux de résistance. Parmi eux, l’épicière, madame Gros, apportera des repas chauds aux réfugiés et servira de boîte aux lettres aux Résistants. Jeanne Nicot hébergera des fugitifs au péril de sa vie – elle sera déportée au camp d’extermination de Ravensbrück en 1944, mais échappera à la mort. Ou encore Adrienne Nicot et Raymonde Dupuy, membres du comité des femmes résistantes des Coutures qui serviront de navette et de transit de matériel pour les résistants.

Tracts pour la résistance, transit d’armes, de personnes, partage d’informations aux maquis… ces activités vont mettre très vite les collaborateurs aux aguets. Ils multiplieront les perquisitions et les descentes dans le but d’enterrer ce noyau de résistance. Certains échapperont de peu à l’arrestation en s’enfuyant dans les greniers, alors interconnectés ou grâce à l’aide des habitants, d’autres n’auront pas cette chance…
Et aujourd’hui ?
Dès l’après-guerre, le quartier et surtout ses alentours commencent à changer. Limoges se développe et les Coutures évoluent. L’école maternelle disparaît dans les années 50, suivie des bains douches en 1971. Dans les années 2000, deux barres d’immeubles sont détruites dans un programme de réaménagement du quartier ; les appartements restants sont quant à eux totalement repensés et divisés en lots ou agrandis.

Ce nouveau visage du quartier a des répercussions sur les commerces, qui vont petit à petit baisser leur rideau définitivement. Aujourd’hui, une grande majorité des 22 locaux d’origine sont inoccupés. Pour autant, la vocation populaire du quartier reste. Il est toujours composé en majorité de logements sociaux et est classé quartier prioritaire depuis 2015.
Mais ceux qui en parlent le mieux, ce sont ses habitants et notamment l’association « Entre Deux » qui se mobilise au quotidien pour continuer à faire vivre ce quartier. En plus des animations au jardin Gonthier, on note de notre côté la date du 19 septembre, où, à l’occasion des journées du patrimoine, la projection sur mur (des immeubles qui plus est !) Jacques et les immeubles rouges reviendra sur les grandes et petites histoires des Coutures. Alors si vous voulez découvrir les anecdotes de cette légende (encore) vivante du quartier, notez bien le rendez-vous !

Pour aller plus loin :
- Terrier, Gérard, un enfant des Coutures
- Plas, Pascal, Roger Gonthier, un architecte singulier
Un grand merci à Eric Boutaud pour la découverte guidée du quartier et à Paul Colmar pour ses précieuses images d’archives


