Depuis quelques mois, à Janailhac (87), la Manufacture Saint Eutrope produit des bardeaux de châtaignier fendus à la main et destinés à recouvrir toitures et façades. Une activité ancestrale qui requiert un savoir-faire qui s’apprend au fil du temps.
Laborare manibus suis (« Travaille de tes mains »). Telle est la devise que s’applique au quotidien Louis Vachette, le fondateur de la Manufacture Saint Eutrope. Cet ancien chef d’entreprise parisien spécialisé dans l’informatique a tout plaqué pour venir s’installer en famille au lieu-dit Le Viallard à Janailhac. Après avoir visité de nombreuses propriétés, il a eu « un gros coup de coeur » en 2013 pour cet ancien domaine agricole laissé à l’abandon.

Autour de la maison de maître datée de 1880, s’étend une propriété de 20 ha dont 18 ha de forêts. Et c’est bien ce qui a séduit ce néo-limousin venu s’installer définitivement en juin 2025. « On venait souvent en Limousin pendant les vacances, ma belle-famille est originaire de Solignac et on aime beaucoup cette région mais on a cherché longtemps et visité beaucoup de maisons avant de trouver celle-ci, confie Louis Vachette, il y a un étang et environ 18 ha de bois qui sont constitués à 70 % de châtaignier, avec aussi un peu de chêne et d’acacia, et comme je voulais des bois… Ici, rien n’a bougé depuis 40 ans. » Chaque été avec son épouse et ses cinq enfants, la famille a aménagé et rénové les bâtiments autour de la maison. Petit à petit, les murs ont été ravalés, les toitures refaites. L’ampleur de la tâche n’a pas fait reculer cette famille de bricoleurs.
A la main et au fendeur
Le 15 décembre 2025, Louis décide de se lancer dans la fabrication de bardeaux de châtaignier et de chêne fendus à la main. Ces petites tuiles plates sont utilisées en couverture et bardage. Blondes au départ, celles-ci vont se griser au fil des ans. Il s’est alors souvenu d’un copain retraité, ancien menuisier, ébéniste et charpentier couvreur. Quelques années plus tôt, il lui avait parlé de ces bardeaux.

« Je ne savais pas ce que c’était, je suis allé voir sur Internet, j’ai acheté un outil pour fendre et j’ai fendu comme un malade, raconte-t-il, il m’a aidé, on a construit un banc à planer et je me suis installé dans la grange. » Il commence à fendre à la main les bardeaux et se rend vite compte que la tâche est répétitive et très physique. « En trois semaines, j’en avais fait mille puis j’ai fait fabriquer un fendeur hydraulique qui permet d’en fabriquer 200 à l’heure. »
Débarrassé de ses vestiges agricoles, l’ancienne étable a trouvé une nouvelle vocation, transformée en atelier avec un espace de stockage de la matière première et un autre pour l’emballage avant l’expédition. Il recrute ensuite deux salariés, rejoints dernièrement par un intérimaire pour faire face aux commandes.

En circuit ultra-court
Pour s’approvisionner, rien de plus facile, il suffit de faire 300 m pour sélectionner en forêt des châtaigniers à maturité. Les avantages sont évidents : pas de transport, pas d’intermédiaire et une traçabilité garantie. Comme la forêt n’a pas été entretenue, des châtaigniers de 40 à 50 ans sont prêts à être récoltés. Ils sont débités sur place en billes de 33 cm, la longueur des bardeaux, puis acheminés en quad jusqu’à l’atelier.

Les arbres les plus vieux sont prélevés pour éviter les attaques d’organismes xylophages notamment les vers. La bille est fendue en quartiers et chaque bardeau sera purgé d’aubier. Cette couche extérieure non valorisable est très fine sur cette essence. « Ce bois est parfait car le fil est ultra droit, idéal pour être fendu vert en suivant le fil, explique-t-il, la sélection est rigoureuse, le tronc doit être droit et sans nœuds. Chaque bardeau est vérifié avant d’être expédié. » Il a fait le choix de la sylviculture raisonnée. L’objectif est de valoriser ensuite des châtaigniers plus petits entre 25 et 35 cm. Il compte également développer l’acacia, une essence plus dure que le chêne, avec une classe d’emploi supérieure (classe 4).
Imputrescible et isolant
Riche en tanins, le châtaignier est une essence très commune en Limousin et qui se développe en taillis avec une régénération naturelle très rapide. En trois ans, le châtaignier atteint 2 à 3 m et arrivera à maturité en une vingtaine d’années. Sa durabilité naturelle et son imputrescibilité sont compatibles avec un usage en extérieur sans traitement grâce à sa classe d’emploi 3. Il résiste aux attaques de champignons et aux intempéries. « Il est très intéressant au niveau thermique car il ne conduit pas la chaleur, ni le froid, assure Louis Vachette, la température sous toiture reste modérée. Il faut qu’on fasse de l’éducation et expliquer qu’au lieu de mettre une climatisation, on peut choisir une couverture en bardeaux ! C’est un isolant de premier ordre. »
Chaque bardeau large de 2 cm est fendu à la main à l’aide d’un départoir ou du fendeur hydraulique. Tout se joue à l’oeil ! Il passe ensuite sur le banc à planer pour enlever les imperfections sur la face principale. Dernière étape, le bardeau est déligné, à la scie circulaire, pour retirer l’écorce et l’aubier.


Les qualités naturelles de ce matériau sont garanties dès lors que les bardeaux sont fendus et non sciés. « C’est le fil qui fait l’étanchéité car les fibres du bois restent intactes et l’eau glisse, signale-t-il, le bardeau n‘est plus étanche lorsqu’il est scié puisque les fibres sont tranchées et l’eau s’infiltrera. Une toiture en bardeaux de châtaignier fendus peut durer cent ans. »
La Manufacture Saint Eutrope propose trois finitions, le bardeau classique avec coupe droite, le chanfreiné (le bout est taillé en biseau pour que l’eau s’évacue plus vite) et l’écaille pour un rendu très esthétique en bardage.
« Une responsabilité sociale énorme »
Les connexes issus de la transformation du bois, à savoir l’écorce, la sciure et des bouts délignés, de même que des billes non valorisables, sont donnés aux personnes qui en font la demande. « En tant que chef d’entreprise, on a une responsabilité sociale énorme. De plus en plus de familles s’installent à la campagne, l’entraide c’est la base. » En quelques minutes, une famille venue des environs remplira son camion benne à ras bord. De quoi avoir chaud cet hiver.
Le choix de « Saint Eutrope » ne relève pas du hasard. Louis Vachette ne cache pas la piété qui l’anime et la paroisse de Janailhac est placée sous la protection de ce saint qui louait les bienfaits du travail manuel, gage d’humilité et complément du travail intellectuel, désormais cher à l’ancien informaticien.
Un carnet de commande déjà bien plein
Moins d’un an après le lancement de son activité, le chef d’entreprise a de quoi être enthousiaste. « On a six à sept mois d’avance, les commandes sont arrivées dès le démarrage. En ce moment, on prépare une grosse commande de bardeaux pour une gendarmerie située sur une plage, dans le Nord de la France, ils seront posés en couverture et en bardage. La clientèle est constituée principalement de particuliers pour des petits bâtiments : appentis, moulin, tourelle de château, lavoir ou puits. On répond aussi à des appels d‘offres pour des églises. »
La manufacture intervient en sous-traitance pour des architectes, maîtres d’oeuvre ou couvreurs mais elle n’assure pas la pose. Pour se faire connaître, le gérant a misé sur ses compétences en marketing digital, ce qui lui a permis de décrocher des commandes en France et à l‘international.

Tripler la production
S’il met le travail manuel au centre de son projet, Louis Vachette envisage quand même d’automatiser certaines tâches grâce à des machines spéciales, un investissement qu’il estime entre 50 000 € et 100 000 euros. « J’ai prévu de le faire avant la fin de l’année, cela permettra de supprimer des postes manuels comme le délignage et de se recentrer sur la fente des bardeaux, prévoit-il, cette tâche est impossible sans la main de l’homme. L’objectif est de tripler la production et de baisser le prix des bardeaux. Je reçois trois demandes de devis de particuliers par jour. Ils sont très emballés mais le prix peut être un frein. Je ne veux pas que ce produit plus cher que la tuile et l’ardoise soit réservé à une élite. »
Il compte également recruter des compagnons et les former, si nécessaire, à ce savoir-faire ancestral devenu aujourd’hui très rare, détenu par une poignée d’artisans en France. « Il reste seulement cinq entreprises qui commercialisent des bardeaux de châtaignier fendus à la main et certaines n’emploient que deux ou trois personnes. Il y en a une en Creuse, une en Dordogne, une dans l’Allier et la dernière en Normandie. Quelques unes font aussi du mélèze dans les Alpes. Et il existe très peu de documentation sur cette technique. »
En valorisant une ressource locale et faisant perdurer un savoir-faire ancestral en voie de disparition, la Manufacture Saint Eutrope réussit à faire d’une pierre deux coups, et Louis Vachette, à transformer son projet de vie en une aventure entrepreneuriale qui fait sens sur son territoire.
Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site manufacturesainteutrope.fr


