A Limoges, l’éventailliste Christelle Boutaud donne un nouveau souffle à un savoir-faire d’exception

A Limoges, Christelle Boutaud exerce l’un des métiers d’art les plus rares de France : éventailliste. Alors que les épisodes de fortes chaleurs remettent l’éventail au premier plan, son atelier ne désemplit pas.

Quand Christelle Boutaud crée son entreprise en 2019, elle a le sentiment de retrouver une voie qu’elle n’a jamais vraiment quittée. Quelques mois plus tôt, un licenciement met un terme à son parcours dans le secteur du bâtiment, un univers très masculin où elle a travaillé plusieurs années. Elle y puise l’opportunité d’une nouvelle vie et concrétise, petit à petit, son désir d’embrasser un savoir-faire ancestral, empreint de créativité, d’élégance, de rigueur : l’éventaillerie. Après s’être formée auprès d’un maître éventailliste, elle peut désormais confectionner des pièces uniques et restaurer des éventails anciens, et contribue ainsi à perpétuer un artisanat dont la transmission repose uniquement sur le compagnonnage.

Christelle Boutaud a fait le choix d’un savoir-faire ancestral et exigeant : l’évantaillerie © Isabelle Haderer

« C’est un choix de coeur, qui s’enracine dans de merveilleux souvenirs d’enfance… » souligne-t-elle. Très proche de son arrière-grand-mère, couturière-costumière, la petite Christelle passe des heures à observer les gestes précis de cette femme qui façonne les tissus. Le grenier de la maison et ses malles aux trésors la fascine. À l’âge de cinq ans, elle décide d’apprendre à coudre sur une ancienne machine à pédale pour habiller ses poupées ! Autour d’elle, la créativité fourmille : son oncle est l’un des fameux artisans de l’atelier décors de l’Opéra-Théâtre de Limoges, son père s’essaye à la peinture, à la musique. « Dans ma famille, on a toujours utilisé ses mains pour donner vie à une expression artistique, quelle qu’elle soit. J’ai ce goût là depuis toujours… avec une grande sensibilité aux matières, en particulier les textiles dont les couleurs, les imprimés, le toucher, le tombé m’inspirent et me ravissent. »

Préserver un patrimoine vivant et exigeant

Rapporté du Japon par les navigateurs portugais, l’éventail est arrivé en Europe au XVème siècle. Passé par l’Italie, il connaît son véritable essor en France sous Louis XIV, lorsque Colbert crée la corporation des éventaillistes et des tabletiers chargés de fabriquer les montures. Plus de trois siècles plus tard, Christelle Boutaud s’inscrit dans cette histoire, et la fait vivre. Sa rencontre avec Frédérick Gay, maître éventailliste installé à Romans-sur-Isère, l’a convaincue. Il accepte de lui transmettre ce savoir-faire qui ne s’enseigne dans aucune école. « La fermeture récente de l’atelier parisien d’Anne Hoguet1, figure emblématique de la profession, rappelle la fragilité de cette transmission » souligne Christelle.

L’éventaillerie demeure en effet l’un des métiers d’art les plus confidentiels de France. Dans ce contexte, chaque artisan qui s’installe contribue à préserver un patrimoine vivant et très exigeant. Minutie, rigueur, sûreté du geste, chaque étape de fabrication doit être maîtrisée dans les règles de l’art. Plié, brisé, palmettes, écran ou ruban… « La fabrication d’un éventail requiert une précision extrême. Le tissu est préparé, amidonné, plissé et découpé selon un moule spécialement conçu pour chaque monture, avant d’être collé puis riveté sur les brins. C’est un travail de patience qui ne souffre aucun écart, car le moindre défaut se voit immédiatement ».

La confection d’un éventail requiert minutie et précision du geste… © Isabelle Haderer
Amidonné, le tissu est ensuite plissé selon une forme bien spécifique au modèle © Isabelle Haderer

Des pièces anciennes prestigieuses et une création à quatre mains

Bois, soie, coton, plumes, dentelles anciennes, cuir, métal, ou… textile parafoudre issu de l’aéronautique (!) : chaque matière ouvre un nouvel horizon créatif. Certaines serviront à restaurer des pièces anciennes, d’autres à imaginer des modèles uniques résolument contemporains. Chaque année, Christelle continue de se former auprès de Frédéric Gay pour apprendre de nouvelles techniques, notamment la restauration d’éventails du XIXème et de la Belle Époque.

Plumes d’oiseaux rares et écailles de tortue… Christelle Boutaud restaure aussi des pièces anciennes © Christelle Boutaud

Parmi les pièces récemment passées entre ses mains figurent un éventail en écaille de tortue et plumes des années 1930 ou encore un modèle en nacre et soie début XIXème. Et parmi les projets en cours, l’un des plus prestigieux est sans nul doute la conception d’une pièce de style XVIIIème en marqueterie et soie française de la Maison Lelièvre. Ce projet à quatre mains associant Marie-Hélène Poisson, spécialiste de la marqueterie Charles Boulle, sera présenté les 12 et 13 septembre au château de Fretay, puis prendra la direction du Carrousel du Louvre en octobre, à l’occasion du Salon International du Patrimoine Culturel2.

Nacre, soie et dentelle pour cet éventail du début du XIXème siècle © Isabelle Haderer

Un accessoire plus que jamais à la mode

Dans son atelier de Limoges, la création sur mesure est au coeur de son travail. « L’univers du mariage représente une part croissante de mon activité. Futures mariées, témoins ou demoiselles d’honneur me confient leurs envies pour donner naissance à des pièces uniques. Chaque éventail est pensé comme un objet personnel, en harmonie avec une tenue ou un thème. Pour prolonger leur durée de vie, je confectionne également des pochettes en tissu et des étuis en cuir sur mesure ».

Accessoire raffiné et élégant, l’éventail fait son grand retour dans l’univers du mariage © Alex Therry Photographe

Depuis l’automne 2025, l’activité de l’atelier connaît une forte progression. Les épisodes de canicule ont contribué à changer le regard porté sur cet accessoire longtemps considéré comme désuet. « Je suis très sollicitée depuis juin, constate l’artisane, cependant le succès de l’éventail ne s’explique pas seulement par les fortes chaleurs. Beau, raffiné, élégant, utile, pratique, transportable partout, écologique, pérenne et réparable à l’infini : l’éventail est tout à la fois, c’est un objet universel ». L’artisane observe également l’arrivée d’une clientèle masculine. « Dans l’imaginaire collectif, l’éventail reste féminin alors qu’à l’origine, il était un symbole du pouvoir des hommes, des rois, des prêtres. Aujourd’hui, il retrouve sa place parce qu’il est beau et terriblement efficace ! J’aime aussi fabriquer un objet que l’on pourra transmettre. Donner du plaisir à ceux qui le reçoivent est, sans aucun doute, la plus belle récompense de mon travail ! ».

Très colorés, ces éventails en tissu imprimé wax donnent un sérieux coup de jeune à l’éventail © DR – Christelle Boutaud

Pour découvrir les autres créations de Christelle Boutaud, rendez-vous sur le site delidedanslair.com

1 Les collections de l’atelier d’Anne Hoguet sont exposées au Musée de la Nacre et de la Tabletterie de Méru (Oise)

2 Après 2024 et 2025, ce sera la 3ème participation de Christelle Boutaud au Salon International du Patrimoine Culturel, organisé par Ateliers d’Art de France au Carrousel du Louvre. Une reconnaissance importante pour cette artisane d’art, inscrite à la Chambre de Métiers et de l’Artisanat depuis 2019 et intégrée au Pôle Métiers d’Art de Nouvelle-Aquitaine depuis 2023.

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