A la pépinière expérimentale de Peyrat-le-Château, on prépare déjà les forêts de demain

Avec ses nouvelles serres, la pépinière expérimentale de Peyrat-le-Château a triplé sa production de plants forestiers. On produit ici des variétés de graines qui seront normalement plus résilientes face au changement climatique.

NDLR : Cet article a été rédigé suite à une journée technique « Changement climatique et gestion forestière » qui s’inscrivait dans le cadre du programme d’actions de la Charte Forestière de Territoire co-animée par le PNR de Millevaches et ses partenaires, et qui a rassemblé, à la fin du mois de juin, une cinquantaine de participants.

La sylviculture est un domaine complexe qui suscite de vifs débats ces dernières années, notamment en Limousin. Il n’est question dans cet article que de présenter comment se passe, à l’heure actuelle, la production des plants forestiers qui seront utilisés pour préparer la « forêt de demain », ainsi que la mission de conservation génétique des espèces de l’ONF et ses expérimentations dans le contexte de l’adaptation face au changement climatique.


Nichée sur un plateau à 560 m d’altitude, la pépinière expérimentale de Peyrat-le-Château œuvre pour planter les forêts de demain. Rattachée à l’Office National des Forêts depuis 2013, ce site de 65 ha a été créé en 1967 dans le cadre du Fonds Forestier National disparu en 1999, aujourd’hui Pôle national des ressources génétiques forestières. Cette pépinière expérimentale s’inscrit dans une mission d’intérêt général financée par l’État avec, pour objectifs, de travailler sur la conservation génétique, la création variétale, l’adaptation au changement climatique et la traçabilité des graines.

Ces clônes issus d’arbres sélectionnés représentent l’avenir génétique de la forêt française © Brice Milbergue

Ici, on cherche à anticiper l’évolution des écosystèmes forestiers et à contribuer à la résilience des forêts françaises face à un réchauffement climatique qui s’accentue chaque année, menaçant déjà certaines essences. L’épicéa commun, le sapin, le frêne et le hêtre sont, notamment très sensibles. Depuis dix ans, le taux de mortalité des arbres a doublé, leur croissance a baissé de 4 % et leur capacité à stocker le carbone a été divisé par deux. D’après les projections du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) si les températures augmentent de 4° d’ici 50 ans, près de la moitié de nos forêts serait impactée. La priorité est donc d’anticiper en produisant des essences qui résisteront mieux.

1 500 m² de serres performantes

Spécialisée dans la création de variétés de graines forestières, la pépinière de Peyrat-le-Château se situe au centre d’une stratégie nationale qui vise à développer le nombre de vergers à graines. L’État en détient huit à ce jour. D’importants travaux de modernisation et d’agrandissement ont été réalisés l’an dernier pour aménager 1 500 m² de serres supplémentaires sur ce site spécialisé dans le greffage de résineux et de feuillus. Les techniciens travaillent sur une quarantaine d’espèces comme le Douglas, le pin sylvestre, le pin laricio, le mélèze, le chêne pubescent, le cormier, l’alisier, le tilleul…

Les nouvelles serres de la pépinière ONF de Peyrat-le-Château permettent de tripler la production de plants © Brice Milbergue

Cet investissement d’un million d’euros, financé par l’État dans le cadre de la mission d’intérêt général « Adaptation des forêts au changement climatique », permet de tripler la capacité de production de plants greffés, étape essentielle pour développer ensuite le nombre de vergers à graines d’État. Cet équipement performant (gestion de l’ombrage, arrosage automatique par aspersion) sécurise la production annuelle et permet de recréer quatre climats : tropical, méditerranéen, atlantique et continental pour tester les semis.

Conserver la meilleure génétique possible

La pépinière a également une mission de conservation de la diversité génétique des essences. C’est le cas, par exemple, avec un peuplement de 400 épicéas communs, tous issus de greffages d’une sélection d’arbres remarquables prélevés dans différents peuplements en France. Ils ont été choisis pour leur aspect physique ou leurs propriétés mécaniques. « Notre spécialité est de greffer les résineux et les feuillus forestiers précise Sébastien Guérinet, le responsable de la pépinière, chaque arbre est identifié et dans quelques années, si on le souhaite, on pourra recréer des vergers à graines à partir de ces arbres là. L’objectif est d’avoir rapidement une fructification grâce au greffage pour garder la génétique pure. On ne s’en sert pas pour l’instant, on conserve leur génétique, on est comme une banque. »

Sébastien Guérinet, responsable de la pépinière ONF de Peyrat-le-Château © Brice Milbergue

A côté, quatre cents Douglas ont été installés en 2020 sur 10 hectares dont 190 d’origine Limousin. Les premiers ont été greffés en 2018. Cette essence est compliquée à produire car beaucoup de rejets de greffe surviennent au bout de 10 à 15 ans. Les techniciens procèdent à des croisements contrôlés en procédant à la fécondation à la main afin de produire des graines compatibles qui résisteront mieux au greffage dans la durée.

Taillés « au carré », ces douglas fourniront les greffons pour les vergers à graine de demain © Brice Milbergue

« Dans 15 ou 20 ans, les vergers à graines d’aujourd’hui ne seront plus en production notamment la Luzette qui a plus de 30 ans, assure-t-il, ces nouveaux vergers ont été installés pour la production de graines. Sur certains Douglas, les premiers cônes (fruits) apparaissent déjà 5 ans après alors qu’il faut attendre normalement 15 à 20 ans dans la nature pour qu’un Douglas commence à produire. » Parmi ces arbres clonés, 63 Douglas élite ont été installés. Ces plus beaux spécimens sont issus d’arbres remarquables sélectionnés par des généticiens dans quatre autres vergers à graines.

Les premiers cônes peuvent apparaître 5 ans après la plantation, contre 15 ans dans la nature © Brice Milbergue

Entre 12 000 et 15 000 greffages par an

Composée de neuf techniciens, l’équipe de la pépinière s’emploie à multiplier les individus sélectionnés pour leurs qualités que ce soit leur résistance à la sécheresse, leur croissance, la qualité de leur bois et leur capacité à s’adapter à différents environnements climatiques. Les greffons (des rameaux de 7 à 8 cm) sont sélectionnés dans la nature, acheminés à Peyrat-le-Château et greffés sur les porte-greffes issus de plants élevés dans la pépinière. Trois ans après, des plants de pin sylvestre seront par exemple plantés cet automne dans le Lot pour constituer un nouveau verger à graines.

Encore minuscules, ces épicéas produits sur place serviront de portes-greffes d’ici quelques années © Brice Milbergue

Les futures graines seront ensuite stockées et testées dans différentes forêts. « Il y a quelques années on réalisait 3 000 à 4 000 greffages par an pour les grosses campagnes raconte-t-il, mais on a changé de méthode, on commence à greffer plus tôt, de mi-janvier jusqu’en juin, puis on reprend en août pour terminer fin septembre ou début octobre. Aujourd’hui, la demande est plus importante. On fait entre 12 000 et 15 000 greffages par an, on est monté jusqu’à 17 000 à 20 000 mais pas plus.»

Greffés, les « clônes » seront plantés quelques années plus tard dans les vergers à graines © Brice Milbergue

On comprend vite tout l’intérêt du greffage pour constituer des banques de graines qui serviront ensuite au reboisement. « On peut ainsi multiplier un arbre et conserver sa génétique en plusieurs exemplaires à l’infini remarque Sébastien Guérinet, ce sont tous des clones. On a des greffons et des porte-greffes de la même espèce mais il n’y a pas de modification génétique. Plus le greffon est gros, plus il aura de l’énergie et mieux il répondra en termes de croissance. »

« On peut ainsi multiplier un arbre et conserver sa génétique en plusieurs exemplaires à l’infini » © Brice Milbergue

En fonction des essences, il faut deux à quatre ans pour produire un plant. Le prix de revient d’un Douglas greffé varie, par exemple, entre 25 € et 30 € sans compter le temps passé au préalable pour la sélection. Le taux de reprise des plants est élevé, 95 % pour le pin sylvestre et même 98 % pour le Douglas mais il chute à 30 % pour le pin de Calabre. « Ils ont bien progressé depuis qu’on a avancé la date de greffage constate-t-il, pour le pin sylvestre, il était de 45 % du temps de mon prédécesseur. Pour le Calabre, on a sûrement un problème de date. »

Chaque plant est identifié par un QR code pour une traçabilité optimale. Certains seront ensuite expédiés à Cadouin pour installer un conservatoire, utilisés pour des tests clonaux partout en France ou envoyés dans le Lot pour créer un verger à graines ou encore au conservatoire de l’INRAE.

Chaque plant est identifié pour permettre une traçabilité optimale © Brice Milbergue

« On est les seuls en France avec nos collègues de Guéméné-Penfao et de Cadarache à faire du greffage et c’est à Peyrat qu’il s’en fait le plus mais toujours sur commande de l’État, notre donneur d’ordre signale le responsable. On en fait toujours plus et ce surplus qui est conservé un an servira à regarnir en cas de mortalité de certains plants suite à la plantation. Quant au reste, 5 à 7 %, il sera jeté car ces plants ne sont pas faits pour faire du reboisement mais pour produire des graines, faire des tests clonaux, évaluer les parents des vergers et la sélection, ce n’est que de l’expérimentation. »

Avec cet outil performant, les plants qui feront les forêts de demain devraient supporter un peu mieux le stress hydrique. Est-ce que cela sera suffisant face à la répétition des épisodes de sécheresse intense et à la multiplication des incendies ? Certainement pas. La forêt française est plus que jamais au coeur de nos vies et, vu le « temps long » qui s’applique lorsqu’il s’agit de faire pousser des arbres, penser la forêt de demain doit obligatoirement se conjuguer au présent…

Corinne Mérigaud
Corinne Mérigaud
Journaliste Actus Limousin

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