Comment venir en aide aux agriculteurs éprouvés par les crises successives ? On vous propose un tour d’horizon des dispositifs de soutien au secteur agricole mis en place par la MSA du Limousin et ses partenaires sur les trois départements.
Crises économiques, crises sanitaires, bouleversements climatiques, cacophonies politiques… La pression est permanente sur le monde agricole, à nouveau lourdement impacté par la canicule et une sécheresse record cet été. « Quel métier aujourd’hui rencontre une telle accumulation de crises de quelque nature que ce soit ? Cette particularité fragilise le monde agricole dans son ensemble. » résume Thomas Madelmont, responsable du service d’action sanitaire et sociale de la MSA du Limousin.
Agriculteur : un métier à risque… psychologique
« Les travaux scientifiques et statistiques, réalisés dans différents contextes nationaux, mettent en évidence une vulnérabilité accrue des exploitants agricoles face aux troubles dépressifs et au risque suicidaire, comparativement à la population générale » explique Thomas Madelmont. « En 2023, le risque de suicide au sein de la population agricole1 était supérieur à celui observé dans la population générale, quel que soit le type d’affiliation (salariés ou non-salariés agricoles). Parmi les patients du régime agricole âgés de 15 à 64 ans, ce sur-risque atteint 66,2 %. Il est particulièrement élevé chez les non-salariés agricoles (114,5 %), contre 41,5 % chez les salariés agricoles ».

Les exigences professionnelles du métier d’agriculteur constituent d’importantes sources de tension. Des amplitudes horaires élevées, la forte dépendance aux cycles saisonniers et l’exposition permanente aux conditions météorologiques, auxquelles s’ajoutent les incertitudes et difficultés économiques susceptibles d’affecter les exploitations. Un « cocktail » détonnant qui augmente la charge psychosociale et contribue à fragiliser davantage la santé mentale des professionnels du secteur. Enfin, le contexte rural ajoute lui aussi ses contraintes : un environnement de travail et de vie marqué par l’éloignement géographique, une faible densité des relations sociales, des difficultés potentielles d’accès aux professionnels et aux dispositifs de soins, liées à la distance ou à l’offre de services disponible localement… Autant d’éléments qui favorisent la mise en place de situations dramatiques.
« En tant qu’organisme de la protection sociale dédié au monde agricole, la MSA se préoccupe depuis plus de 15 ans des situations de détresse et du risque suicidaire potentiel de ses assurés, identifié comme un enjeu majeur de santé publique. Notre objectif est de prévenir le risque, de détecter et d’accompagner les exploitants et les salariés de la production agricole en situation de fragilité » explique M. Madelmont. Identifié comme un acteur essentiel pour la mise en œuvre du Plan interministériel de prévention du mal-être agricole lancé en 2021, la MSA concrétise un programme d’actions ciblées, coordonnées entre tous les acteurs du secteur à partir d’un maillage serré du territoire.
« Agri’écoute » : porte d’entrée du dispositif de prévention
Au niveau national, la plateforme « Agri’écoute » (09 69 39 29 19, appel gratuit, accessible 24h/24, 7j/7) mobilise depuis 2018 des écoutants professionnels, psychologues et cliniciens formés aux spécificités de la population agricole. Ce numéro vert constitue la porte d’entrée du dispositif de prévention du mal-être agricole. « 4.230 appels ont été recensés en 2025, soit une augmentation de 22% par rapport à 2024, précise Thomas Madelmont. Une grande partie des appelants sont exploitants ou chefs d’entreprises agricoles. La situation de mal-être est toujours la conséquence d’une succession ou d’une conjonction d’épreuves fragilisant le foyer et l’exploitation, avec un impact direct sur la santé mentale des exploitants et des salariés. Cela se traduit essentiellement par de l’épuisement professionnel, auquel doit pouvoir répondre notre action sociale et sanitaire ».
Le site agriecoute.fr permet aussi de communiquer avec des professionnels par écrit, de prendre rendez-vous avec des psychologues et propose aussi des fiches pédagogiques pour répondre aux questions les plus fréquentes que peuvent se poser des agriculteurs en souffrance ou leurs proches.
Veille sociale sur le terrain : 329 sentinelles en Limousin
Sur le terrain, le Plan de prévention s’articule à partir d’un réseau de sentinelles chargées de détecter les situations à risque sur tout le territoire. Co-construit avec l’Agence Régionale de Santé, les Chambres d’agriculture des trois départements et les services de l’État, ce dispositif associe des exploitants agricoles, les élus et personnels MSA en contact direct avec le public, des conseillers des Chambres d’agriculture et les contrôleurs des services vétérinaires.
« La priorité était d’établir un maillage territorial de veille sociale, de détection et de repérage des situations de mal-être, pour proposer des actions adaptées à chaque besoin. Nous l’avons organisé en partenariat notamment avec le CH Esquirol en Haute-Vienne, le CHS Lavalette en Creuse et l’association Centre Ecoute et Soutien basée à Brive, habilitée par l’ARS pour le portage du Plan de prévention du risque suicidaire ».
Au 31 décembre 2025, 329 sentinelles formées étaient opérationnelles en Limousin.
Remplacement, accompagnement psychologique et soutien administratif
Les travailleurs sociaux de la MSA sont ensuite chargés d’évaluer les situations à risque. Les personnes en situation de mal-être font l’objet d’une prise en charge très rapide (dans les 48 heures maximum) et, en fonction du recensement des besoins, différentes actions peuvent être proposées dont la principale est l’aide au répit. « En 2025 en Limousin, 129 exploitants – en majorité des éleveurs ont bénéficié de l’appui du Service de remplacement agricole départemental (jusqu’à 14 jours par an et renouvelable une fois), détaille Thomas Madelmont. Un accompagnement psychologique est également accessible à hauteur de 12 séances avec un thérapeute au choix des bénéficiaires. Par ailleurs, le soutien administratif 3 a l’objectif de préparer les bases d’un suivi de l’exploitation en autonomie. Il concerne les obligations réglementaires (mouvements de cheptel, registre d’élevage, déclaration fiscale, etc), l’assistance administrative et le soutien au numérique ».

Guichet unique de la protection sociale agricole, la MSA compte également d’autres services dédiés au mieux-être au travail agricole dont le Service santé et sécurité au travail, regroupant des médecins du travail et des préventeurs en risque professionnel. Des séjours collectifs de répit peuvent également être proposés aux assurés, notamment sur Noirmoutier chaque année en octobre, avec une prise en charge des frais de transport et d’hébergement possible sous conditions.
Quelques chiffres
11 142 non salariés agricoles et 10 190 salariés de la production agricole étaient affiliés à la MSA du Limousin en 2025
271 exploitants agricoles ont bénéficié d’une aide au répit en 2025 pour une moyenne de 12 jours de remplacement
87 consultations psychologiques ont été prises en charge en 2025, contre 68 consultations en 2024
La culture pour sensibiliser aux réalités paysannes
La MSA a aussi souhaité développer des actions de sensibilisation en partenariat avec le monde culturel. Au printemps, les lycéens de Naves et de Neuvic participaient à des ateliers en lien avec une fiction théâtrale intitulée « Vacarme(s) » (Cie La joie errante). L’histoire d’un paysan, inspiré des témoignages de plus de 150 agriculteurs, vétérinaires, techniciens, élus et lycéens, et un véritable hymne à la ruralité.
« On y comprend l’histoire de l’agriculture française et de ses bouleversements, dont les enjeux dépassent désormais le monde agricole. En partenariat avec l’Empreinte – Scène nationale Tulle-Brive, les deux représentations corréziennes ont suscité de nombreux échanges et questionnements. Pour développer cette collaboration avec les acteurs de la culture sur l’ensemble de la région Limousin, nous sommes actuellement à la recherche de compagnies ».
Des exploitants agricoles solidaires de leurs pairs
Sentinelle formée depuis 2024 et bientôt secouriste en santé mentale, Patricia Mingotaud a bénéficié par le passé du programme de répit porté par la MSA. Elle a décidé de lancer un projet de «Journées bien-être à la ferme » 4 à l’attention des agriculteurs, sur son exploitation de la Ferme du Fardissou (87). 16 sessions associant ateliers thérapeutiques et temps de détente seront organisées sur deux ans. Les deux premières sessions étaient déjà complètes fin août.
« Notre projet initial d’accueil tout public à la ferme s’est naturellement élargi au monde agricole, avec la nécessité d’agir en complément des aides au répit dont nous avons pu bénéficier par le passé, souligne Patricia Mingotaud. La MSA est partenaire à deux titres : à travers le dispositif de remplacement sur la ferme de l’agriculteur participant, et d’une subvention d’un minimum à la journée ». Patricia et son mari ont créé l’association « Pour un lieu de répit à la ferme », car ils souhaitent aussi faire appel à du mécénat. « Le plus compliqué c’est de boucler le budget. Nous espérons collecter des moyens pour multiplier les journées, renouveler les contenus, avec des soins plus personnalisés ou le développement de nuitées ».

Un projet porté par des agriculteurs pour des agriculteurs qui ravit Thomas Madelmont : « Nous avons besoin d’acteurs porteurs d’initiatives de répit sur le territoire. C’est la première fois qu’un exploitant a la bonne idée de proposer ce type d’action sur sa propriété. C’est atypique et c’est courageux, car cumulé à une activité professionnelle extrêmement dense ».
A l’issue de cet été caniculaire, l’exploitante est néanmoins inquiète pour l’avenir de sa profession « D’un côté il y a de la fatigue, et de l’autre de la résignation. On sait que les aléas climatiques vont se développer, et nous demander encore plus de temps, d’énergie et d’argent pour s’adapter et survivre. Le challenge aujourd’hui est de mobiliser l’État pour le déblocage d’aides forfaitaires d’urgence, en soutien aux paysans impactés par les pertes de rendement de cet été caniculaire. On va avoir besoin d’aide humaine pour le déblaiement, pour la replantation et pour le surcroît d’activité dû aux aléas climatiques. Car les charges continuent de courir… ».
Prévenir les risques psychologiques et accompagner les agriculteurs en détresse est donc plus que jamais une question d’actualité, mais les perspectives d’avenir imposent également d’avoir une réflexion à plus long terme, tant sur l’évolution du métier d’agriculteur que sur les risques qu’il fait encourir à celles et ceux qui continuent à le perpétuer.
1 – Dans le cadre de ses missions de santé publique, la MSA publie chaque année dans un rapport institutionnel, l’actualisation des résultats sur le risque suicidaire auquel la population agricole est particulièrement exposée (voir Etude Inserm, CépiDc 2025) En raison de l’impossibilité de recenser de manière exhaustive les suicides au sein du régime agricole, une méthodologie comparative a été mise en place afin d’estimer les écarts de risque de la population du régime agricole avec celle de l’ensemble des régimes d’assurance maladie.
2 – ARS : Agence Régionale de Santé
3 – Hors comptabilité, jusqu’à 1.500 euros TTC ou 49 heures de prestation
4 – Le projet « Journée bien-être à la ferme » a été validé dans le cadre de « l’Innovation sociale et solidaire » en Nouvelle-Aquitaine, et est également soutenu par des crédits liés à l’inscription de la santé mentale comme « Grande cause nationale 2025-2026 »




