Sur le Plateau de Millevaches, rencontre avec ces bergers qui veillent sur un monde à part

Plus de 500 brebis pâturent dans la tourbière du Longeyroux sur le Plateau de Millevaches. Deux bergers, Tiphaine et Camille, veillent sur le troupeau. Rencontre avec ces gardiens qui vivent quatre mois durant au rythme d’un quotidien hors du commun.

Les pas de Tiphaine font bruisser le chemin enherbé et humidifié par la rosée du matin. À gauche, une petite haie de feuillus et de genêts cache une forêt de résineux. Sur le bas-côté, la callune envoie encore ses reflets mauves en cette fin d’été. À droite, derrière quelques petites fougères, des sphaignes et des molinies s’étendent à perte de vue. Sur 250 hectares précisément. Nous sommes en plein cœur de la Tourbière du Longeyroux, près de Saint-Merd-les-Oussines en Corrèze. Le soleil brille encore haut dans ce ciel de septembre où l’été a décidé de jouer l’indien.

Tiphaine Durand marche d’un pas décidé. En face d’elle, Camille Gautheron vient à sa rencontre. « Ah tu les as mises là ! », lance d’entrée Tiphaine en regardant l’horizon. À quelques dizaines de mètres du chemin, 507 brebis limousines s’en donnent à cœur joie en liberté dans la tourbière.

 Tiphaine et Camille se sont relayés tout l’été dans la tourbière. © Jérémy Truant

 

Tiphaine et Camille sont les deux bergers recrutés cette année par le groupement pastoral des Milles Sonnailles (*) pour surveiller le troupeau. Ils ont chacun leur chien : Uit et Sol, deux Border collies chargés de guider le troupeau. Tara, le chien de protection (qui lui appartient aux éleveurs) chargé d’éloigner le potentiel ennemi, se tient près des brebis, avec son regard vif mais rassurant.

Quatre mois d’estive

« On a commencé l’estive le 1er juin et on est là jusqu’à fin septembre », débute le duo. Là, c’est quelque part dans ce désert tourbeux. Pas tout à fait au même endroit que la semaine dernière, pas non plus là où toute la troupe sera dans quelques jours. « En fait, nos éleveurs ont calqué le système alpin. Le pâturage est découpé en quartiers et on se déplace au fur et à mesure », développent-ils.

En fin de printemps, les brebis profitent de la callune et du genêt en fleurs, quand la tourbière est encore trop mouillée et pas encore en herbe. « On a commencé l’estive un peu plus loin, aux sources de la Vienne. » Ensuite, lorsque la molinie fleurit (une graminée caractéristique des zones humides, qui forme des touffes denses, ndlr), le troupeau vient faire son travail d’entretien si précieux ici.

Pastoralisme, le retour

Il est bon de rappeler ce qu’est le pastoralisme : un mode d’élevage basé sur la valorisation par le pâturage des végétations herbacées, arbustives et arborées qui poussent spontanément. Sur le Plateau de Millevaches, le pastoralisme n’est pas une pratique nouvelle. Avant les années 1950, les petits troupeaux de brebis occupaient largement les landes et les espaces ouverts, notamment pour la production de laine. Puis l’exode rural et le recul de l’élevage ovin, au profit notamment de l’élevage bovin, ont progressivement fait disparaître ces troupeaux et laissé davantage de place aux boisements.

Le troupeau entretient la zone humide et empêche qu’elle ne se referme. © Jérémy Truant

 

Depuis une quinzaine d’années, les brebis retrouvent les paysages du plateau. Dans la Tourbière du Longeyroux, l’estive a repris il y a dix ans. Porté par de nouveaux éleveurs et accompagné par l’Association pour le Pastoralisme de la Montagne Limousine et le Parc naturel régional de Millevaches en Limousin, ce retour du pastoralisme répond à la fois à un enjeu agricole et écologique : en pâturant dans les tourbières, les troupeaux entretiennent les milieux ouverts et contribuent à préserver leur biodiversité.​

« Durant l’été, on a déplacé la Tiny-housse quatre fois au total », reprennent les deux gardiens qui, on le comprend donc, veillent sur le troupeau jour et nuit pour le protéger des prédateurs. « La nuit, on les installe avec le chien de protection dans le parc électrifié à côté de nous. » Le jour, le troupeau profite de la tourbière et « chôme » à l’ombre, aux heures les plus chaudes. « Cet été, avec les fortes chaleurs, l’amplitude de chôme était plus grande, de 10 heures à 17 voire 18 heures. Pendant ce temps-là, nous on fait la sieste ! », sourit Camille.

Camille, Tiphaine et les chiens de bergers, voilà la carte postale de l’été ! © Jérémy Truant

 

Derrière lui, les brebis bêlent. « Là c’est qu’elles ont trouvé quelque chose de bon ! En tout cas ça n’a pas l’air d’affoler Tara donc tout va bien ! » La communication entre le troupeau et les bergers semble parfaitement rodée. « Les brebis arrivent très vite à nous faire savoir lorsqu’elles en ont marre de la zone par exemple, ou lorsqu’il faut les emmener boire au ruisseau », reprend Tiphaine en s’avançant vers le troupeau, avec Sol jamais très loin de ses pieds. 

Depuis un peu plus de trois mois donc, Tiphaine et Camille vivent dans la tourbière, ici, là où la Vézère prend sa source et commence son parcours, loin de la civilisation, dans ce paysage aux allures d’Irlande qui séduit chaque année des milliers de touristes et de randonneurs : « Les gens qu’on rencontre ici sont sympas et compréhensifs. On leur explique le métier, on leur dit aussi qu’on n’a pas d’impact sur les patous, qu’on ne les dresse pas contrairement à nos chiens de troupeau. »

Le pastoralisme sur le Plateau en chiffres

​Selon l’Association pour le Pastoralisme de la Montagne Limousine, le pastoralisme sur la Montagne limousine représente en 2026 :

  • 15 zones d’estive (pour environ 1 600 hectares)
  • 3 800 petits ruminants
  • 35 éleveurs
  • 16 bergers et bergères salarié(e)s

Entouré désormais des brebis dont certaines sont « barraquées » (c’est-à-dire qu’elles ont des tâches noires sur la toison, ndlr), une question vient à l’esprit : Comment devient-on berger ? Comment, un jour, on décide de choisir la vie au grand air, le silence des immenses espaces et le rythme des saisons ? L’histoire croisée de Tiphaine et de Camille, ces deux amis trentenaires, mérite elle aussi le détour. 

On peut dire que Camille et Tiphaine ont « gardé les moutons ensemble ! » © Jérémy Truant

 

« Ça fait cinq ans que je suis bergère. J’avais un chien, des copines bergères et je me suis dit : si mon Border collie aime ça, alors je serai bergère. J’ai appris le métier chez des bergères en Lozère puis j’ai travaillé un an dans les Alpes de Haute-Provence et cet été ici », parcourt Tiphaine. À côté, si Camille cache un sourire dans le coin de ses lèvres, c’est parce que son parcours est intimement lié à celui de sa camarade. « J’ai été formé par les mêmes bergères que Tiphaine en Lozère. Avant, j’étais ornithologue et cela fait quatre ans que je suis ouvrier agricole dans la ferme des éleveurs de Tarnac. Et il y a un truc qui est trop bien : c’est que les mères que je garde l’été, je les aide à agneler ensuite ! » 

Si être berger est avant tout un plaisir, les deux amis reconnaissent : « C’est un métier variable, il faut avoir la forme physique, il y a des périodes intenses et des grandes amplitudes horaires. » Selon eux, trois qualités sont essentielles pour être un bon berger : savoir observer et comprendre le comportement des brebis, connaître les ressources dont elles disposent pour se nourrir et être capable de leur prodiguer les soins nécessaires.

À regarder ces deux veilleurs de pâturage, une chose est sûre : ils sont véritablement tombés amoureux de ce Plateau de Millevaches, de ce pays aux mille sources. Ce que confirme Camille sans hésiter : 

« Ce qui me touche ici, c’est que malgré toutes les transformations, malgré le retour du loup et les changements climatiques, il y a quand même un terrain fertile au pastoralisme et c’est tellement enthousiasmant de voir que ce pastoralisme reprend vie grâce à ces éleveurs. De voir le travail de dingue qu’ils ont fait en termes de re-sélection génétique ! »​

Les brebis continuent leur lente progression dans le Longeyroux. Ici, pas de clôtures à perte de vue ni de machines pour façonner le paysage : seulement des brebis, trois chiens, deux bergers et le temps qui passe au rythme du troupeau. Depuis dix ans, le pâturage a retrouvé sa place. Et derrière les pas de Tiphaine et Camille, ce sont peut-être un peu des gestes d’autrefois qui reprennent vie. Sur ce plateau où l’eau naît, les brebis entretiennent les landes, maintiennent les milieux ouverts et redonnent au pastoralisme une place dans l’avenir de la Montagne limousine. Comme si, pour préserver le paysage de demain, il fallait parfois simplement laisser les bêtes avancer à leur rythme.

Encore quelques semaines pour profiter de la tourbière avant la fin de l’estive. © Jérémy Truant

 

(*) Selon l’Association pour le Pastoralisme de la Montagne Limousine, « un groupement pastoral est un groupement d’éleveurs pour une valorisation collective de surfaces pastorales, agréé par l’État selon les critères spécifiques ». Le Groupement pastoral des Milles Sonnailles regroupe des éleveurs : Revenons à nos moutons à Toy-Viam et Terras Comunas à Tarnac. Comme ce groupement, il en existe trois autres sur le Plateau.


Agenda : l’Association pour le Pastoralisme de la Montagne Limousine a proposé de nombreux événements dans le cadre du programme d’animations De Villages en Sonnailles. Il reste encore une « garde » ce samedi 12 septembre de 16 h 30 à 20 heures à Gentioux ; puis le spectacle Animaglyphes le jeudi 17 septembre à 18 h 30 aux Salles, une série de dessins chorégraphiques dans le paysage, tracés en public par le cheminement des animaux, des troupeaux, des cavaliers et des humains ; et enfin, le jeudi 24, vendredi 25 et samedi 26 septembre, sur les marchés de Treignac, Felletin et Eymoutiers : « Bingo-pasto » : à la découverte des viandes pastorales.

Inscriptions par téléphone au 06 66 90 54 82 ou à contact@pastolimousin.fr

Jérémy Truant
Jérémy Truant
Journaliste Actus Limousin

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