Limoges, la « ville rouge » (2/2) : le déclin du Rouge, un siècle de Rose et une période bleue

Deuxième volet – Surnommée la « ville rouge » après les grandes luttes sociales et de pouvoir du XIXe, Limoges a connu un siècle de socialisme, avant que ne s’ouvre, en 2014, une « période bleue ». Retour sur l’évolution politique locale…


Cet article est le second volet d’une série consacrée à l’histoire de Limoges, la « ville rouge ».

Retrouvez le premier volet, qui raconte l’histoire sociale de la ville de 1830 au début du XXème siècle, ici : ​Limoges, la “ville rouge” (1/2) : de la ville sainte aux troubles de Limoges, comment la lutte sociale a marqué la ville…


Précurseur dans les luttes sociales et de pouvoir, Limoges est traversée par de nombreuses mobilisations tout au long du XIXe siècle et au début du XXe siècle (avril 1848, avril 1871 et avril 1905), des mouvements qui en font une ville de référence des luttes sociales et imposent le rouge de la gauche et du syndicalisme naissants dans la cité.

Si c’est le républicain François Chénieux qui l’avait emporté en 1906, Léon Betoulle (SFIO) reconquiert la mairie de Limoges à partir de 1912 et sera réélu à 4 reprises. Durant cette période, la gauche française se divise au congrès de Tours en 1920 et se scinde en deux : les socialistes de la SFIO (futur PS) d’un côté, et les communistes du PCF, de l’autre. En 1936, l’effervescence du Front populaire permettra toutefois aux deux camps de se rabibocher, pour un temps. Hasard du calendrier, c’est en cette même année qu’est inaugurée à Limoges une « Maison du Peuple » (24 rue Charles Michels), qui deviendra le siège de section locale de la Confédération Générale du Travail.

La « Maison du Peuple », inaugurée en juin 1936 à Limoges © Photothèque Paul Colmar

Guingouin : le dernier maire « rouge » de Limoges

Seulement, l’occupation allemande et le régime de Pétain passent par là et, à partir de 1941, le brun domine le rouge… Mais en 1944, au moment de la Libération de Limoges, le surnom de ville rouge refait surface, et avec lui, l’idée d’une ville profondément attachée aux valeurs révolutionnaires et de gauche. Libérée sans effusion de sang, le 21 août 1944, par une armée des « Forces françaises de l’intérieur » commandée par le lieutenant-colonel Georges Guingouin, Limoges est l’une des premières villes en France libérée par les seules forces locales de la Résistance.

Très présents dans les troupes de libération, les communistes poussent pour la réhabilitation du surnom de « ville rouge » à des fins politiques. D’autant qu’à cette période, la ville va pour la première fois élire un maire communiste en la personne de Henri Chadourne (1944-1945). Jouissant d’une très forte popularité locale, Georges Guingouin, pourtant en délicatesse avec le PCF, lui succède sous l’étiquette communiste, mais pour 2 ans seulement car aux élections de 1947, les Limougeauds lui préfereront à nouveau Léon Betoulle et la voie du socialisme.

Le retour en force du socialisme

« A partir de 1950, on peut dire que Limoges n’est plus rouge mais rose », explique Laurent Bourdelas. En 1947, Léon Betoulle (SFIO), déjà maire de Limoges entre 1912 et 1941, impose peu à peu son idéologie politique, écarte les communistes et signe son grand retour à la tête de la ville. Même « si des députés du PCF sont élus sur les cantons limougeauds jusque dans les années 1980, leur importance au niveau local, notamment dans le conseil municipal, diminue fortement face à une SFIO puis un PS local de plus en plus puissant », ajoute Laurent Bourdelas.

Entre 1912 et 1956, Léon Betoulle aura passé 38 années à la tête de la mairie de Limoges !
© Agence Meurisse / Bibliothèque Nationale de France

Un affrontement politique d’autant plus écrasant que Léon Betoulle et les siens avaient ciblé leurs ennemis politiques à Limoges : les rouges du PCF. « Depuis les années 20, les socialistes limougeauds développent un mouvement anti-communistes, renforcé dans les années 50 avec la guerre froide. Cette stratégie va rencontrer un franc succès chez les électeurs. Ajouté à cela, que les ouvriers, le cœur de cible du vote communiste, sont de moins en moins nombreux et que, à l’inverse, les employés du tertiaire, l’électorat majoritaire de la SFIO et du PS, sont de plus en plus à Limoges, les socialistes ont pu écarter les « rouges » du pouvoir par les urnes », analyse Philippe Grandcoing.

Le déclin du milieu ouvrier à Limoges

A partir de 1950, le monde ouvrier limougeaud, très présent dans les grands mouvements sociaux passés (1848-1871-1905), décline. Fortement touchée par la crise de 1929 et la concurrence étrangère, l’industrie est en difficulté. Certains ne parviennent pas à se relever, et n’ont d’autres choix que de fermer boutique ou de métamorphoser leur production, comme réussira à le faire Legrand par exemple.

En plus de cette mutation sociale, Limoges est touchée par une mutation urbaine. Dans les années 50-60, la ville est devenue vétuste et peu attrayante. La mairie décide donc d’entreprendre de grands travaux de réaménagements urbains, qui améliorent les conditions de vie des classes populaires mais entraînent la disparition de nombreux quartiers ouvriers, comme ceux des bords de Vienne. « C’était dans ces quartiers où le sentiment d’appartenance ouvrier et la mobilisation étaient les plus forts. Cette classe ouvrière est séparée et soit dispatchée dans les différentes ZUP de Limoges soit contrainte de quitter la ville », détaille Laurent Bourdelas.

La construction des ZUP, comme ici celle de l’Aurence, va marquer la fin des quartiers ouvriers © Photothèque Paul Colmar

Par effet domino, la disparition des usines et des ouvriers à inévitablement amener les politiques locaux à se désintéresser de cette question pour d’autres problématiques locales comme le transport, la sécurité, l’accès au logement… A partir de ce moment-là, les grandes luttes sociales spontanées et indépendantes des mouvements nationaux, qui ont fait la renommée de la « ville rouge » sont en voie d’extinction.

Mai 68 sera un peu le baroud d’honneur de la révolte limougeaude même si la colère y reste plus limitée que dans d’autres métropoles comme Nantes ou Strasbourg. « Limoges n’a pas de grande université à l’époque et les syndicats locaux sont plutôt calmes. La ville ne possède pas d’industrie moderne et les quelques industries locales restantes (SAVIEM, Legrand, porcelaine…) ne font pas appel à une main d’œuvre ouvrière immigrée, très présente dans les cortèges des autres villes. On observe quand même quelques mobilisations, mais rien d’impressionnant », souligne Philippe Grandcoing.

Rien d’aussi impressionnant que sur les barricades parisiennes, sûrement – les syndicats ne rejoignant effectivement les mouvements étudiants que sur le tard – mais l’appel à la grève générale est largement suivi dans les usines limougeaudes. Les assemblées générales sont quotidiennes, la Maison du Peuple ne désemplit pas et 20 000 personnes manifestent dans les rues de Limoges à la mi-mai et un grand drapeau rouge est hissé sur la gare des Bénédictins.

Un rassemblement à la Maison du Peuple au cours de Mai 68 © Photothèque Paul Colmar
Réunion des ouvriers de Legrand le 29 mai 1968 © Photothèque Paul Colmar

La reprise du travail est progressivement votée dans les usines au début du mois de juin. Aux élections législatives qui se tiendront quelques semaines plus tard, la « vague gaulliste » déferlera aussi sur la Haute-Vienne, l’Union pour la défense de la République arrivant en tête du premier tour avec 33% des suffrages face à cinq nuances de gauche. L’union de la gauche permettra au socialiste Louis Longequeue d’être largement réélu au second tour et de s’installer durablement dans le paysage politique limougeaud.

Un bastion socialiste réputé imprenable

Elu maire de Limoges pour la première fois en 1956, Louis Longequeue le restera jusqu’à sa mort… 34 ans plus tard ! Député à cinq reprises, sénateur par deux fois et même président du Conseil Régional du Limousin, Louis Longequeue sera l’illustration parfaite d’un socialisme limougeaud sans adversaire ou presque dans une ville, et même un département largement acquis à la gauche en général, et à la « rose » en particulier. Jusqu’au milieu des années 1980, les communistes conserveront plusieurs circonscriptions grâce à Marcel Rigout (aussi ministre par deux fois au début de l’ère Mitterrand), Hélène Constans ou Jacques Jouve et certaines mairies du département (celle de Saint-Junien notamment) mais disparaîtront peu à peu du paysage local à quelques exceptions près.

Maires, députés, conseillers généraux et régionaux, les élus socialistes occuperont la grande majorité des mandats locaux durant les décennies suivantes avec des personnalités comme Robert Savy, Jean-Claude Peyronnet, Jean-Paul Denanot, Marie-Françoise Pérol-Dumont et bien sûr Alain Rodet. Arrivé à Limoges dans les années 1960, il intègre le conseil municipal de Limoges en 1971 et devient adjoint en 1977. 4 ans plus, il conquiert son premier mandat de député, il en enchainera huit ! Premier adjoint en 1989, il devient maire de Limoges à la mort de Louis Longequeue en 1990 et sera réélu, dès le premier tour par trois fois.

Louis Longequeue, François Mitterand et Alain Rodet lors d’une visite présidentielle à Limoges en 1989
© Archives municipales de la Ville de Limoges – Cote 6Fi3737

Période bleue

Habitude ou péché de gourmandise ? Après 43 années passées à la Mairie de Limoges, dont 23 en tant que maire, Alain Rodet décide de briguer un cinquième lors des élections municipales de 2014. Après avoir disposé sans trembler de l’ambitieux Alain Marsaud en 1995, il fait cette fois face à un novice en politique : Emile Roger Lombertie, candidat UMP à la tête d’une liste de coalition UMP-UDI-Modem, soutenu par un « jeune loup » de la droite locale en la personne de Guillaume Guérin.

Le 30 mars 2014, à la surprise générale, Alain Rodet est battu de 587 voix au second tour et Emile Roger Lombertie réalise l’impensable : 102 années de « règne » de la gauche limougeaude s’arrête brutalement et Limoges rentre dans une « période bleue ». L’ancien maire reste député jusqu’en 2017 et s’il demeure dans l’opposition municipale jusqu’en 2020, il cède la présidence de la communauté d’agglomération, restée à gauche, à un autre élu socialiste en la personne de Gérard Vandenbroucke.

Aux élections municipales de 2020, Emile Roger Lombertie et Guillaume Guérin font « coup-double ».  Le premier conserve son fauteuil de maire, le second installe la droite dans celui de président de Limoges Métropole, une première depuis sa création en 2002. L’agglomération limougeaude vire elle-aussi au bleu.

Aux dernières élections de mars 2026, Guillaume Guérin et Emile-Roger Lombertie se présentent chacun sur leurs propres listes. Avec 10% des suffrages, l’ancien maire est désavoué par les électeurs. Guillaume Guérin l’emporte face à Damien Maudet, député sous l’étiquette LFI et candidat d’une liste d’union de la gauche au second tour. Quelques jours plus tard, il est réélu à la présidence de Limoges Métropole.

Après un siècle en rose, Limoges est donc en pleine « période bleue »…

Que reste-t’il de la « ville rouge » ?

Entre la seconde moitié du XIXe et aujourd’hui, le monde a bien changé et Limoges en 2026 ne ressemble plus du tout à celle de 1871 ou de 1905. A l’exception d’une stèle à la mémoire de Camille Vardelle au jardin d’Orsay et de la Maison du Peuple qui témoignent des grandes heures des luttes sociales locales, il ne reste réellement plus beaucoup de traces de la « ville rouge ».

Mais dans l’imaginaire collectif, Limoges reste pourtant un symbole d’affirmation des oubliés de province, une ville de râleurs qui refait parler d’elle quand on la néglige un peu trop. Alors même s’il n’a plus de sens très concret aujourd’hui, peu importe, le terme est joli et si Limougeauds ne sont plus rouges, ils n’ont pas perdu leur envie de revendiquer. Si ce passé de luttes sociales peut peser un peu dans les négociations pour que l’Etat remettent certains vieux dossiers limougeauds sur le haut de la pile, pourquoi s’en priver ?

Hugo Antoni
Hugo Antoni
Journaliste Actus Limousin