Ces mythiques autorails charment encore leur passagers malgré 6 millions de kilomètres au compteur !

Une centaine de voyageurs curieux se sont rendus à Bordeaux depuis Limoges à bord de deux trains mythiques : des autorails X2800. Ce voyage dans l’espace autant que dans le temps était proposé par l’association « l’Autorail Limousin ». Reportage.

« Même si le train n’est pas affiché, vous ne pouvez pas le louper », indique un membre de l’association à quelques minutes du départ. À côté d’une telle machine, les actuels TER font, en effet, bien pâle figure. L’autorail, le ronflement de son moteur thermique et ses couleurs chatoyantes plongent immédiatement les passagers dans une ambiance d’alors. Les sièges en cuir et les filets à bagages imposent un charme aussi désuet que précieux. Les voyageurs prennent place. Certains s’émerveillent, d’autres sont comme chez eux. Contrairement aux trains d’aujourd’hui, les « carrés » sont une bénédiction et incitent à la discussion. 7h15 : les passagers sont à bord. L’autorail vrombit, entraîné par son imposant moteur diesel, et s’élance.

 Les autorails X2907 et X2844 en gare de Limoges-Bénédictins au petit matin © Gorka Martos

Plus qu’un voyage : une histoire

Ce n’est pas de simples machines qui s’élancent ce samedi 12 septembre aux aurores depuis la gare des Bénédictins : c’est toute une histoire ; une histoire qui s’est écrite de la fin des années 60, date de mise en service des premiers des 119 autorails X2800, jusqu’à leur démantèlement en 2007. Depuis, l’association « l’Autorail Limousin » et sa soixantaine de passionnés s’évertuent à entretenir et faire rouler le X2844, en livrée classique (rouge et blanc crème), ainsi que son petit frère, le X2907 qui, quant à lui, arbore la livrée « Massif Central », aussi appelé le Bleu d’Auvergne. Ces modèles, très connus par les Limousins puisque usuels à l’époque, couvent un moteur MGO de 825 chevaux à la signature sonore caractéristique. Son autonomie est d’environ 1000 km et sa consommation de plus d’1 litre/km. Les X800 se voient modernisés vers 1980 : isolation thermique et acoustique, changement des portes d’accès, modernisation des WC…

Le moteur MGO construit à plusieurs milliers d’exemplaires par la Société Alsacienne de Constructions Mécaniques. © Gorka Martos

 

Pendant près d’un demi-siècle, ces engins d’une grande fiabilité sillonnèrent la région, habillant le paysage tout en rendant service aux nombreux voyageurs. Aujourd’hui, seulement six d’entre eux circulent encore sur le réseau SNCF et certains sur des réseaux fermés. Pour les passionnés de l’association, les 5.836.262 km parcourus par le 2844 et les quelques 5.552.162 km avalés par le 2907 ne pouvaient être les derniers.

« Ces engins étaient autant appréciés par les voyageurs que par les cheminots, lance Laurent Béguier, ancien cheminot membre de l’association depuis 2013. On ne pouvait pas laisser de telles machines disparaître. Alors, en partenariat avec la SNCF, nous avons établi une convention de prêt, renouvelable tous les cinq ans, qui nous permet de faire rouler ces autorails. Nous nous occupons de la maintenance et effectuons des visites de sécurité régulières, explique le bénévole. Pour nous, c’est important de préserver l’histoire des autorails et le savoir-faire qui va avec. Ça nous permet aussi de retrouver l’esprit de camaraderie qui animait les foyers de l’époque. Aujourd’hui, c’est différent », poursuit celui qui occupe, ce jour, le poste d’agent de train.

Laurent Béguier devant l’autorail X2907 en gare de Périgueux © Gorka Martos

 


Le saviez-vous ? « Micheline » n’est pas celle que vous croyez…

Dans l’imaginaire collectif, les autorails X2800 sont affectueusement surnommés « Micheline ». Mais ce surnom leur a été attribué à tort puisque les vraies michelines ont été mises au point par André Michelin dans les années 1930. Il s’agissait déjà d’autorails légers, dont les roues étaient équipées de pneus creux spécialement mis au point par la firme clermontoise. La plupart des michelines seront transformées en remorques après la seconde guerre mondiale et utilisées pour certaines jusqu’au milieu des années 1970.

« Trains en pantoufles » – Publicité pour les michelines type 23 en 1939 © DR – source : trainconsultant.com

 

Le terme se reportera ensuite sur les autorails X2800 alors qu’ils ne sont véritablement que les fils ou petits-fils de la vraie « Micheline »…


Pérenniser l’activité

Ainsi, tous les ans, l’association organise environ six trajets touristiques pour faire perdurer ses autorails : « Entretenir de telles machines a évidemment un coût. L’association n’en tire presque aucun bénéfice. Sur les 120 personnes que nous pouvons accueillir, si quelques-unes se désistent, ça change immédiatement la donne », explique Laurent Béguier. L’association propose donc de nombreux voyages et événements afin de pérenniser son activité : du tour de Limousin, jusqu’au voyage à Bordeaux, sans oublier le train de Noël qui ajoute aux yeux de près de 200 enfants quelques étoiles supplémentaires en ces périodes de fêtes. Plus exceptionnellement, l’autorail peut célébrer une ouverture de ligne ou l’arrivée d’un train et même être mis à disposition d’exposition dans le cadre des Journées Européennes du patrimoine.

L’autorail X2844 et son rouge « Micheline ». © Gorka Martos

 

En équilibre, les membres de l’association déambulent, servent café et sucreries aux voyageurs. Tandis que le soleil point à l’horizon, les regards se tournent vers le paysage doré, les conversations fusent, les rires aussi. « On observe mieux à 120km/h qu’à 300 », se réjouit Jacques, membre de l’association. « Et puis, avec l’autorail, on est certain d’être à l’heure », enchaîne Dominique, un brin pinçant. « Ça me rappelle quand on était enfants et qu’on courait après la Micheline », se remémore Chantal. Si les passagers profitent du voyage décontractés, côté cabine, l’heure est à la concentration silencieuse.

L’expertise d’Émile, pilote bénévole

Sous le regard attentif du coordinateur de la SNCF, Émile, agriculteur passionné par le monde ferroviaire, pilote l’autorail tout en maîtrise. Impossible d’échanger un mot, tant avec le coordinateur qu’avec notre pilote d’un jour. Jusqu’à Périgueux, le jeune homme de 29 ans manie le X2907 avec précision. En gare, les regards se tournent vers cet anachronisme. « C’est dingue », s’extasie un chef de train. Les passagers s’empressent de prendre quelques photos. Les pilotes se relaient. 9h10, le train repart, cap sur Bordeaux.

Émile, pilote bénévole passionné par les trains, a effectué les premiers kilomètres au poste de commande © Gorka Martos

 

Le jeune pilote s’installe alors comme un simple voyageur et confie : « Je tiens à préciser, je ne suis pas cheminot. Je suis juste passionné depuis petit par les trains. J’ai passé une formation de quelques jours à la SNCF, fait du simulateur et passé une visite médicale, ce qui me permet d’avoir le privilège de conduire l’autorail depuis 7 ans maintenant. Pour un passionné, né à Limoges, arriver en autorail dans la plus belle gare du monde, c’est quelque chose, raconte le jeune homme, enivré. Néanmoins, je suis un peu comme l’attaquant : j’ai juste à pousser la balle au fond. Il faut saluer le travail de maintenance, de démarches administratives et de communication qu’il y a derrière. Je ne remercierai jamais assez l’association de me laisser conduire le train. Tant que ça sera possible, je continuerai », affirme le pilote.

Le coordinateur SNCF, chargé de surveiller le pilote. © Gorka Martos

De la Cité porcelainière au port de la Lune

Le trajet se poursuit. Bordeaux n’est plus très loin. Les premiers grands immeubles se hérissent à l’horizon et l’air marin gagne les wagons. En gare, les voyageurs engoncés dans leur siège de TGV lèvent le regard vers l’autorail. Certains, encore à quai, questionnent même les bénévoles. Une fois l’histoire résumée, le groupe d’une centaine de personnes se fraye un chemin dans la foule.

Arrivés à Bordeaux, les passagers de l’autorail défilent sur les quais réaménagés. © Gorka Martos

 

Les voyageurs s’en vont alors déjeuner sur la Garonne avant d’entamer une traditionnelle visite de la ville dispensée par l’Office de tourisme de Bordeaux : de la place de la Bourse à l’hôpital Saint-André en passant par le miroir d’eau, sans oublier la cathédrale gothique de Bordeaux, les visiteurs sont comblés. « Même si 130 euros, c’est quand même une somme, je pense sincèrement que ça vaut le coup. Entre les rencontres et les découvertes, c’est vraiment génial », s’enchante Marie-Claude, habituée de l’autorail. Autour d’elle, bon nombre de ses amis sont venus sur ses conseils : « L’ambiance est super. On est choyés, le trajet est agréable et les bénévoles sont très accueillants. Et puis, ça permet de faire vivre l’autorail et de perpétuer les savoir-faire qui vont avec », se réjouit Christine.

Un trajet agréable, des personnels accueillants, les passagers de l’autorail 2844 sont ravis © Gorka Martos

 

Après un après-midi de marche, rempli de découvertes, l’autorail se tient en gare, en attente de passagers conquis. 19h15, il s’élance une dernière fois direction Limoges. Sur le retour, on s’attarde sur la journée. On se remémore les visites et le repas. On parle pistes cyclables et verdissements. En bref, on transforme cette journée en souvenir. Le trajet s’allonge, le soleil décline et les paupières se ferment. Aux alentours de 22h, enfin, les passagers sont de retour aux Bénédictins. L’heure n’a plus d’importance, ils remercient les bénévoles et s’en vont répandre la rumeur : la rumeur d’un train d’époque qui circulerait, en partance de la gare de Limoges, emportant avec lui des sourires présents et des souvenirs passés. Une histoire qui, préservée par une bande de passionnés, n’a pas fini de se raconter.

« Journée du Patrimoine » et trains du père Noël

  • Les autorails de l’Autorail Limousin et les locomotives à vapeur du Conservatoire Ferroviaire Limousin-Périgord seront exposées en gare de Limoges les samedi 19 et 20 septembre à l’occasion des journées du patrimoine. Les trains se mettront en mouvement le dimanche 20 entre les gares de Limoges Bénédictins et Montjovis… + d’informations.
  • Les circulations des trains du père Noël auront lieu les 12 et 13 décembre.

Plus d’informations sur le site autorail-limousin.fr

Gorka Martos
Gorka Martos
Journaliste Actus Limousin