Le Plateau de Millevaches est un important passage migratoire pour les oiseaux. À l’heure du changement de saison, le PNR de Millevaches en Limousin organise un suivi sur l’un des sommets les plus retirés de la région : Taphaleschas.
Ici, pas besoin de tour ni de mirador. Le mont se suffit à lui-même pour offrir une vue imprenable sur le ciel du plateau de Millevaches corrézien. En face, le Puy-de-Dôme, la chaîne des volcans et l’imposant massif du Sancy se succèdent dans un parfait alignement. Depuis les hauteurs du village au nom mystérieux de « Taphaleschas« , à Saint-Sulpice-les-Bois, en Haute-Corrèze, Valentin Jego scrute l’horizon.
Voilà déjà plus d’un mois que ce saisonnier du Parc naturel régional de Millevaches en Limousin (PNR) a rejoint son bureau avec vue. Ici, pas d’écran d’ordinateur ni de dossiers empilés : son poste de travail, c’est le ciel qui s’étend devant lui. Le jeune homme, originaire des Combrailles en Auvergne, a suivi un master en écologie et appris l’ornithologie en autodidacte. Aujourd’hui, il est chargé du suivi de la migration.
Valentin Jego observe avec ses jumelles. © Jéremy Truant
Jumelles vissées sur le nez, il résume sa mission : « Mon rôle, c’est d’observer, identifier et dénombrer tous les oiseaux qui passent au-dessus de notre tête et qui filent vers le sud. » Les oiseaux, donc, mais aussi certains papillons migrateurs, comme le Vulcain.
Dans quel but ? Le PNR l’explique : « L’objectif de ce suivi est de préciser l’intensité du passage migratoire au niveau du Plateau de Millevaches. » (*) Car une chose est d’ores et déjà sûre : il se trouve sur une voie migratoire importante, mais diffuse. Son relief y est notamment pour quelque chose. Le Plateau est bordé de contreforts suffisamment prononcés pour créer vents et thermiques, ces courants ascendants dont les oiseaux, notamment les rapaces, tirent parti pour prendre de la hauteur et économiser leur énergie.
Bondrées, milans, passereaux et des centaines de milliers de pigeons
Alors, quels oiseaux passent au-dessus de nos têtes ? Valentin Jego répond sans quitter vraiment le ciel des yeux : « En août, on voit des rapaces venus d’Europe de l’Est, surtout des bondrées apivores. J’en ai compté un millier. J’ai observé aussi des milans noirs qui partent tôt, car ils descendent en dessous de l’Afrique subsaharienne. Le milan royal part plus tard pour rejoindre l’Espagne. » Puis les busards, les hirondelles et quelques cigognes noires complètent cette liste non exhaustive.
En ce moment, ce sont plutôt les passereaux qui survolent la zone. « Il y a aussi de gros passages de pinsons du Nord, de grives et de pigeons qui viennent de l’Est de l’Europe. L’an dernier, on en a compté un million », ajoute le chargé de suivi, qui entame sa deuxième saison ici. L’opération est menée depuis quatre ans. « Cette année, on a eu un passage exceptionnel de guêpiers. Ce n’est pas souvent qu’on en voit autant ! », s’exclame-t-il.
Avec ses couleurs chatoyantes, le guêpier ne passe pas inaperçu ! © Michel Plancke - LPO
En novembre enfin, les grues feront leur apparition pour clore le ballet de ces migrations post-nuptiales, c’est-à-dire celles qui interviennent après la période de reproduction.
La méthode d’observation
Jumelles en main, l’observateur scrute le ciel pour y repèrer les oiseaux dont le comportement et la trajectoire correspondent à une migration — notamment une direction régulière vers le sud ou une ascendance suivie d’un déplacement — puis il les identifie et les dénombre. Les passereaux sont d’abord repérés à l’œil nu, tandis que les rapaces et les plus grandes espèces sont recherchés aux jumelles, voire à la longue-vue, avec, lorsque les conditions le permettent, une identification précise de l’âge, du sexe ou d’éventuelles particularités.

Pour les grands groupes, le PNR recommande de compter plutôt que d’estimer, notamment grâce à la méthode du « saucissonnage », qui consiste à découper visuellement le groupe en unités de 5, 10, 100, voire 1 000 oiseaux, puis à les additionner. Toutes les observations sont ensuite consignées heure par heure dans un carnet ou via l’application Trektellen, avant d’être intégrées aux bases naturalistes du Parc et à la plateforme européenne de suivi de la migration.
Chaque matin, Valentin s’installe donc avec son carnet de notes en main et son dictionnaire des oiseaux jamais très loin. « Normalement, je suis là du mercredi au samedi, ça dépend de la météo. Je regarde aussi les autres sites de suivi, comme le Jura par exemple. Et je sais que deux jours après avoir été recensés là-haut, les oiseaux arrivent ici. »
« Ah ! Il y a des rapaces qui prennent les thermiques là, regarde ! » Depuis Taphalechas, l’axe de passage apparaît presque naturellement. Les reliefs sont suffisamment marqués et les courants thermiques bien présents pour offrir aux oiseaux des conditions favorables à leur déplacement.
L'atlas des oiseaux n'est jamais bien loin. © Jérémy Truant
Mais tous ceux qui tournent dans le ciel ne sont pas forcément en migration. « Si je vois un épervier suivre les arbres, c’est qu’il est en chasse, donc il est chez lui. Là, les buses que l’on voit, c’est un peu tôt dans la saison pour qu’elles soient en migration. On voit qu’elles sont en train de tourner, de jouer, donc elles sont chez elles. »
Si la vue semble être le sens primordial dans cette mission, Valentin travaille aussi à l’oreille. « Il y a des espèces qui se ressemblent beaucoup, comme le pinson du Nord et celui des arbres, donc c’est au niveau de leurs cris qu’on les différencie.»
Le point de vue de Taphalechas est l'endroit idéal pour ce suivi. © Jérémy Truant
Car ici, chaque détail compte. Une silhouette qui apparaît à l’horizon, une trajectoire, un comportement, un cri à peine perceptible : autant d’indices qui permettent au spécialiste de déterminer qui traverse le ciel du plateau… et qui ne fait que le survoler pour quelques instants.
Au-delà de l’aspect purement scientifique de cette opération de comptage, la mission revêt également une dimension pédagogique. Le site d’observation éphémère se trouve en effet au croisement de plusieurs sentiers de VTT et de randonnée. « Il y a des gens qui viennent poser des questions. J’ai eu beaucoup de passages en fin d’été », analyse le spécialiste qui continuera de monter la garde et de répondre aux questions des visiteurs jusqu’au 15 novembre.
Ce que nous apprend le bilan de l’année passée
Le PNR a publié son bilan du suivi de la migration postnuptiale en 2025. Ce qu’il faut retenir c’est qu’au total, 1 812 096 oiseaux migrateurs ont été recensés sur un équivalent de 51 journées de comptage. Le site de Taphaleschas confirme son intérêt et a comptabilisé le plus grand nombre de migrateurs en 2025 parmi les sites suivis en France (*).
Les rapaces restent nombreux et stables depuis 2023, avec plus de 1 000 milans royaux recensés, une tendance qui s’inscrit dans l’augmentation des effectifs observée sur plusieurs sites français.
(*) Il existe très peu de sites d’observation des migrations post-nuptiales dans le Massif Central. Ils sont plutôt situés sur la côté Atlantique ou dans les cols alpins ou pyrénéens, et tout de même quelques-uns dans le nord des Combrailles. L’idée proposée par le PNR est de reproduire ces observations sur plusieurs années, pour analyser les changements et démontrer que les tourbières et landes du Plateau servent de halte pour les oiseaux.


Valentin Jego observe avec ses jumelles. © Jéremy Truant
Avec ses couleurs chatoyantes, le guêpier ne passe pas inaperçu ! © Michel Plancke - LPO
L'atlas des oiseaux n'est jamais bien loin. © Jérémy Truant
Le point de vue de Taphalechas est l'endroit idéal pour ce suivi. © Jérémy Truant