C’est un cri automnal profond, rauque, qui s’échappe des forêts corréziennes. Le temps d’une soirée, on a suivi Julien Pappalardo, photographe animalier corrézien, à l’écoute du brame du cerf. Reportage au cœur d’un incroyable concert.
Si les feuilles n’avaient pas commencé à virer au rouge et si les matins n’avaient pas besoin d’une petite laine, on peinerait à croire que l’automne a commencé en Corrèze tant les températures y sont encore élevées. Pourtant, un autre signe annonce le changement de saison : les cerfs ont commencé leur brame. Alors, Actus Limousin a pris ses billets, plus facile à obtenir que ceux de Céline Dion (!), pour assister aux plus sauvages des concerts. Pour ce faire, il nous fallait un mélomane de la Nature. Un homme capable de nous conduire dans les coulisses de ce grand orchestre sauvage, d’en connaître les codes et surtout de savoir où tendre l’oreille.
Julien Pappalardo était clairement l’homme de la situation. Avec son frère Clément, les deux Corréziens sont connus bien au-delà des frontières Limousines. Il faut dire que, depuis près de 20 ans, les « Frères des bois » comme ils aiment s’appeler, traquent la faune sauvage derrière leurs objectifs et livrent des images remarquées dans le petit monde de la photographie animalière.
Vacances sauvages
Avant d’assister au concert, prenons le temps de brosser un rapide portrait de notre guide. Julien est l’aîné de la fratrie. Et si les deux frères ont grandi à Montpellier, « toutes nos vacances, on les passait dans la maison familiale en Haute-Corrèze. On partait en « deux-chevaux » avec le grand-père voir les animaux dans la nature et on a très vite été frustrés de ne pas pouvoir montrer ce qu’on avait vu », raconte Julien qui reçoit en cadeau pour le bac son premier appareil photo « Bridge ».

Si son petit frère Clément est devenu garde d’une réserve naturelle nationale en Camargue, Julien a choisi de s’installer en Haute-Corrèze, au plus près de ce qui le passionne : la faune sauvage, et en particulier les cervidés et le faucon pélerin. « J’ai posé deux semaines de congés pour le brame, comme chaque année ! » La période des amours du Roi de la forêt c’est les grandes vacances pour lui !
Le lieu du spectacle est situé un peu partout en Haute-Corrèze, des prairies du Plateau de Millevaches aux forêts très abruptes des Gorges de la Dordogne en passant par les plaines de Marcillac-la-Croisille. Julien Pappalardo nous a prévu un lieu un peu plus sauvage et mystérieux : les Gorges du Chavanon, à la frontière entre Corrèze et Puy-de-Dôme.
Camouflage et patience
« On va marcher un peu plus d’un kilomètre dans la prairie puis on va s’enfoncer tranquillement dans les gorges », annonce-t-il en emboîtant le pas sous son camouflage plus vrai que nature et derrière sa barbe généreuse. L’air est doux, la forêt proche. Tandis qu’à l’arrière-plan, le Massif du Sancy à portée de main nous envie sans doute un peu le spectacle qui va débuter ici.

« Ce matin, j’étais en affût et j’ai vu deux cerfs qui se toisaient. Et de 8 heures à 11 heures ça n’a pas arrêté de défiler ! », raconte Julien comme pour nous « teaser ». Les pas craquent sur les feuilles sèches d’un été qui n’en finit pas. On s’arrête brusquement. Le concerto a commencé plus bas, dans la vallée. « Ils sont déjà là ! », prévient le photographe animalier en reprenant la marche.
Mais pourquoi le cerf brame-t-il ?
Tout simplement parce que c’est la saison des amours. De début septembre à la mi-octobre environ, les mâles entrent en rut et rejoignent les hardes de biches (ou parfois l’inverse). Leur puissant cri rauque leur sert d’abord à signaler leur présence aux femelles, mais aussi à impressionner et tenir à distance leurs concurrents.

À l’approche d’un autre mâle, la démonstration peut d’ailleurs se poursuivre au sol : postures, frottis, intimidation et, lorsque la confrontation devient inévitable, choc des bois. Le brame participe ainsi pleinement à la reproduction : les mâles cherchent à attirer les femelles et à s’imposer face à leurs rivaux. Une période intense, qui ne dure que quelques semaines et durant laquelle les cerfs peuvent faire entendre leur voix du crépuscule jusqu’à l’aube.
Soudainement, le sentier que nous suivons plonge dans la forêt et descend à pic. Au fond, le Chavanon coule peut-être encore. Mais aucun bruit ne s’en dégage, sans doute trop faible à l’heure où l’eau manque partout. Julien Pappalardo reprend : « La pire chose pour un photographe animalier, c’est de devoir choisir son emplacement. C’est difficile de choisir, en sachant qu’on ne va pas pouvoir en bouger pendant des heures. On va s’installer ici, en bord du chemin. Regardez en contrebas, il y a une clarière où les cerfs viennent souvent. Il y a des anciens pommiers, ils se régalent des pommes ici ! »
Nous voici posés au sol, sous nos camouflages, devant l’amphithéâtre naturel que forme les pentes abruptes du Chavanon. Devant nous, la scène du concert : une forêt de feuillus et la fameuse petite éclaircie de verdure où l’on espère voir les chanteurs du soir. « À partir de maintenant, ça peut arriver de partout, devant, derrière, sur le chemin. Les cerfs ils sont un peu comme nous, ils aiment bien prendre les chemins », annonce le photographe déjà en train de régler l’immense objectif posé sur un trépied.

Cinq cerfs, ressenti au moins le double !
Et le concert commence. Au loin d’abord, sans doute côté Puy-de-Dôme, puis un jeu de réponses se met en place. La profondeur de la vallée accentue les échos de ce cri profond et rauque, guttural, presque irréel dans le silence de la forêt. Alors que la pénombre progresse, le son s’amplifie, l’ambiance devient mystique. Les cerfs se rapprochent, se jaugent et le concert est quasi continu : parfois des cris forts et puissants, parfois des sons qui pourraient ressembler à une toux saccadée. Pas de doute, la saison des amours bat son plein dans le Chavanon. Combien sont-ils ? Notre spécialiste nous répondra à posteriori : « Ils étaient cinq. » Ressenti : au moins 10 !
La nuit est quasiment tombée et la pleine lune a pris le relais pour continuer à éclairer la scène. Dans la prairie tant scrutée, aucun artiste ne s’est montré. Le concert était pourtant bien là, assourdissant mais invisible. Peut-être nous ont-ils senti ? Peut-être avaient-ils trouvé une harde de biches un peu plus loin ? Le spectacle n’est pas terminé mais nous décidons de laisser les rois de la forêt continuer de s’exprimer.
La lune éclaire notre chemin retour et Julien éclaire les questions si nombreuses qui nous restent après cette séance. De son point de vue, la sécheresse qui sévit n’a pour l’instant pas d’impact visible sur le brame, même si « avec ces températures, ça commence à bramer un peu plus tard dans la soirée ». Est-ce qu’il y a plus de cerfs qu’auparavant ? Julien ne pense pas, par contre « il y a moins de biches, et les hardes sont plus petites ». Nous revoilà sur les plaines, toujours au son lointain du concert qui n’en finit pas. Les soirées de représentations vont continuer encore pour au moins une dizaine de jours avant de s’estomper doucement aux alentours du 10 octobre. « Il peut y avoir un brame d’hiver si la saison n’a pas été fructueuse et qu’une femelle n’est pas fécondée », termine Julien Pappalardo.
Il est l’heure pour lui d’aller ranger son matériel et de prendre quelques heures de repos. La nuit sera courte. Demain, dès 5h du matin, il prendra de nouveau le chemin de la forêt, en espérant capturer quelques instants sauvages, au prix de longues heures de patience…

Deux livres sur la faune locale
Julien et Clément Pappalardo ont publié deux ouvrages, Avril et le chant des arbres et Octobre et la valse des feuilles. Deux ouvrages pensés comme une plongée dans la nature au fil des saisons, qui mêlent leurs photographies à des récits d’affût, des dessins naturalistes et des textes plus poétiques. Le premier fait notamment la part belle au faucon pèlerin, espèce particulièrement chère aux deux frères, tandis que le second nous emmène dans les couleurs et les ambiances de l’automne, avec le cerf comme figure centrale.
Pour découvrir le travail de Julien et Clément Pappalardo, retrouver les livres ou voir les superbes courts-métrages réalisés par Julien, rendez-vous sur le site lesfreresdesbois.com



