Récolte de la châtaigne : dans les secrets du plus limousin des fruits d’automne

C’est un fruit emblématique du Limousin. Sa récolte a commencé et va durer trois semaines dans les vergers corréziens en ce début d’automne. Reportage dans une châtaigneraie de Corrèze, au cœur d’une saison impactée par la sécheresse historique.

Rappelez-vous l’ancien « étendard » de la région Limousin et sa grande feuille de châtaignier flanquée d’un « L » rouge. Le châtaignier et le Limousin, c’est toute une histoire ! Une histoire d’amour ? N’éxagérons pas, mais une longue histoire commune en tout cas : celle des paysans à qui les châtaignes ont permis de surmonter les plus rudes disettes, celle des feuillardiers qui transformaient les taillis en tonneaux, celle de ces pommiculteurs qui se sont reconvertis voilà quelques années en castanéiculteurs…

Une culture bien ancrée, une saison compliquée

Les bogues jonchent le sol par centaines. Sur les arbres, les dernières s’accrochent encore. Les feuilles si reconnaissables du châtaignier prennent tranquillement leur teinte jaune-orangée en ce début du mois d’octobre. Dans l’allée d’à côté, un drôle d’engin trace son chemin, avale les bogues, tel PacMan, et les recrache à l’arrière. Pas de doute, la saison de récolte des châtaignes a commencé dans les vergers d’Anne-Marie Cousty, au hameau de Mépiaud, à Troche, dans la vallée de la Vézère, près de Lubersac.

Dans les vergers d’Anne-Marie Cousty à Troche (19) l’heure est à la récolte © Brice Milbergue

 

Ici, voilà près de 25 ans que des châtaigniers ont été plantés minutieusement par le père d’Anne-Marie, avant que cette dernière ne reprenne l’exploitation familiale et ses 27 hectares de vergers. « Il faut un minimum de dix ans pour qu’un arbre commence à donner », débute la productrice en marchant vers le verger. La châtaigne, la Corrézienne y est attachée corps et âme. « La châtaigne, c’est fantastique, il faut manger de la châtaigne ! », lance-t-elle, comme pour reprendre un autre slogan et un autre fruit.

Anne-Marie Cousty, castanéicultrice, a repris l’exploitation familiale et ses 27 hectares de vergers © Brice Milbergue

 

Derrière ce sourire et cette joie de partager sa passion, se cache pourtant une inquiétude. La récolte de 2026 n’est pas très fructueuse. Ici comme ailleurs, la sécheresse et les fortes chaleurs sont passées par là. « Une bonne année, on termine avec 60 tonnes de châtaignes. Cette année, si on en a la moitié, c’est déjà bien », constate-t-elle, amère, avant de reparcourir les dernières semaines : « Au début, les arbres ont tenu, puis au bout d’un moment, ils ont vrillé. Regardez, les châtaignes sont petites, certaines ne sont pas tombées et ne tomberont pas et puis elles sont très légères ! »

Dans les allées corréziennes, la récolteuse-ébogeuse continue ses tours entre les arbres aux variétés diverses. « Il y a des Bouches de Bétizac, des Marigoules… On a sept variétés hybrides pour lutter contre les maladies et essayer d’avoir de plus gros fruits », reprend Anne-Marie Cousty. Des variétés qui ne sont donc pas celles que l’on trouve naturellement dans nos forêts limousines.

Marigoule, Bouche de Betizac… des variétés hybrides sélectionnées pour leur résistance et la taille des fruits © Brice Milbergue

 

Ici, la culture est bio, aucun produit n’est appliqué et l’herbe pousse puis est tondue sous les arbres. C’est l’un des principaux travaux d’entretien, avec celui de la taille. Côté irrigation, les anciennes plantations ne sont pas arrosées, tandis que les nouvelles, comme la Jeannette, bénéficient d’une irrigation.


À propos de la production de châtaignes en France

Selon les données de la Statistique agricole annuelle, la castanéiculture française s’étend sur environ 8 400 hectares de vergers, et la production nationale se situe autour de 8 000 à 10 000 tonnes de châtaignes par an, selon les années.

Si cette production a forcément diminué au cours du XXe siècle (exode rural, évolution des habitudes alimentaires, maladie de l’encre), elle s’est stabilisée cette dernière décennie et l’offre française ne couvre qu’une partie de la demande. Deux grands bassins de production structurent la filière : le Sud-Est, qui s’appuie principalement sur des vergers traditionnels (Drôme, Ardèche, Cévennes, Var et Corse) et le Sud-Ouest, où le développement de vergers spécialisés s’est accéléré à partir des années 1960 (Dordogne, Lot, Lot-et-Garonne, Corrèze, Haute-Vienne et Charentes).

La production française est aujourd’hui commercialisée à 80 % en fruits frais, alors que les 20 % restants sont destinés à la transformation. Les exportations françaises représentent environ 3 000 tonnes équivalent frais (à destination de la Suisse, de l’Allemagne, de l’Espagne et de l’Italie selon les Douanes françaises) et les importations représentent environ 14 100 tonnes équivalent frais (en provenance d’Espagne, d’Italie et du Portugal).

Une culture en renouveau en Nouvelle-Aquitaine

En Nouvelle-Aquitaine, selon l’Union Interprofessionnelle Châtaigne Sud-Ouest, on compte 2 862 hectares de châtaigniers en 2025, dont 677 sont constitués de vergers de 5 ans ou moins, soit près de 24 % des surfaces déclarées. La Dordogne représente à elle seule 39 % des surfaces régionales déclarées, devant la Corrèze et la Haute-Vienne.


Un produit frais et à conserver au frais

La plantation des arbres a elle aussi son importance. « Avant, il n’y avait pas trop d’études, maintenant, on utilise une technique de plantation chilienne », décrit Anne-Marie Cousty. Cette méthode, qui consiste à planter les châtaigniers sur des lignes très espacées et à optimiser l’espace grâce à la disposition des arbres permet une meilleure diffusion de la lumière, améliore les rendements et facilite la circulation des engins agricoles.

Plus d’espace entre les arbres = plus de lumière, plus de fruits et une récolte plus simple © Brice Milbergue

 

Autour, les bogues continuent de tomber çà et là. « On ramasse uniquement au sol et il faut être rapide après que les bogues sont tombées. Ensuite, une fois éboguées, on emmène les châtaignes en chambre froide, puis un camion vient les récupérer chaque matin », explique la cheffe de l’exploitation. Ce camion transfère notre récolte chez la coopérative agricole Ecolim à Vignols (19), l’une des cinq organisations de producteurs présentes dans le Sud-Ouest (avec Limdor, Socave, La Périgourgine et Quercy Primeur. À noter qu’il y a également plusieurs producteurs indépendants, ndlr).


Le saviez-vous : marron ou châtaigne ?​

Marrons glacés, marrons grillés, crème de marrons… tous ces produits sont bien élaborés avec des châtaignes et surtout pas avec la graine du Marronnier d’Inde (de nos allées et nos cours d’école…) qui est faiblement toxique et donc non-comestible.

Alors qu’est-ce qui distingue un marron comestible d’une châtaigne ? C’est une question de « tan », cette petite cloison intérieure qui sépare les parties charnues que l’on déguste, et de dénomination commerciale. Si la proportion de tan est inférieure à 13%, alors le fruit sera qualifié de marron et si elle est supérieure, il sera vendu sous la dénomination de châtaigne. Les marrons sont donc, dans le vocabulaire des métiers de bouche, les plus belles des châtaignes…

Affiche promotionnelle pour le marron du Périgord-Limousin © Brice Milbergue

 

Quant à l’utilisation du mot « marron » dans l’argot de la bagarre, on en retrouve les premières traces en 1881 dans le « Dictionnaire d’argot moderne » de Lucien Rigaud, aussi auteur du « Dictionnaire du jargon parisien », avec comme définition : « Contusion, coup et principalement coup qui marque le visage ; par allusion à la couleur qu’arbore la partie contusionnée. — Coller des marrons, attraper des marrons. La variante est : châtaigne qu’on prononce châtaigne. »


Le précieux fruit est à conserver au frais et la Corrézienne appuie avec pédagogie : « On a tendance à comparer la châtaigne à la noix ou à la noisette, mais c’est un fruit qui se conserve au frais, absolument ! » Ses châtaignes seront ensuite envoyées sur le marché du frais dans toute la France et les pays d’Europe du Nord et de l’Est. « Chez nous, on consomme la châtaigne d’octobre à janvier en gros, alors que dans d’autres pays, sa consommation est tout au long de l’année », note la productrice, qui va bientôt commencer la deuxième partie de son activité, bien dissociée : la transformation.

En bocaux, surgelées ou grillées… au Air Fryer

« J’ai repris cette activité il y a deux ans », commente la gérante de La Fabrique des châtaignes, cet atelier d’épluchage. « J’achète des fruits plus petits que ceux qu’on a vus, auprès de producteurs ou de glaneurs locaux qui me les amènent. Elles sont brûlées, lavées, brossées et triées, puis vendues fraîches, surgelées ou en bocaux », termine-t-elle.

En parallèle de sa production, Anne-Marie achète des châtaignes aux glaneurs locaux et les met en conserve © Brice Milbergue

 

À la sortie du verger, la productrice reprend en guise de conclusion : « Vous savez qu’on peut faire les marrons grillés au Air fryer ? Vous incisez la coque, vous les mettez 15 minutes dans la friteuse à air et c’est prêt, vous verrez c’est incroyable ! » Pas de doute, la châtaigne a de beaux jours devant elle.

Pour découvrir la Fabrique des châtaignes, c’est au 658, route de Beyssac au lieu-dit Mépiaud​ 19230 Troche et sur Facebook et Instagram. Tél : 06 17 18 90 39.

Jérémy Truant
Jérémy Truant
Journaliste Actus Limousin

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