À la Fondation Bernardaud, « Génération Céramique » propose une porcelaine engagée

Jusqu’au 30 avril 2027, la Fondation Bernardaud met en lumière les travaux d’une nouvelle génération d’artistes. L’exposition annuelle intitulée « Génération Céramique » accueille ainsi des œuvres aux messages subversifs et aux techniques innovantes.

Disposées méticuleusement aux côtés de l’ancien four à porcelaine, les œuvres de la jeune garde arrêtent le temps. L’ambiance est feutrée, l’éclairage léché et les visiteurs silencieux. Comme pour entendre murmurer ces sculptures qui le sont tout autant. « Je me demande toujours comment tel ou tel artiste a pu parvenir à pareil résultat », s’interroge Diane, visiteuse pourtant habituée de cette salle d’exposition. « Ce qui me fascine, c’est le mystère derrière ces confections. C’est toujours un plaisir de se rendre ici. » Cette année, peut-être plus que les autres, il est vrai que les travaux exposés semblent abriter bien des mystères.

Une exposition aux messages forts

On pourrait s’attendre à ressentir des élans classiques, à contempler des œuvres arrêtées en foulant, pour la première fois, les pavés de la Fondation Bernardaud. Et pourtant, depuis deux décennies, de jeunes artistes devenus grands se sont emparés avec brio de cette discipline historique. « Les artistes exposés ont tous entre 18 et 40 ans. C’est une génération qui se détache du classique. Ils tiennent à porter des messages et à susciter des débats actuels », annonce Salomé Rozier-Ruiz, maître-conférencière, à quelques instants de cette déambulation hors du temps.

Le Mare Nostrum a été réalisé avec le soutien de Forma Porcelaine et de la Manufacture Carpenet. © Gorka Martos

 

D’emblée, le Mare Nostrum du sculpteur Charlie Voeltzel fixe le visiteur : « C’est un yacht en porcelaine posé sur un bassin d’huile de vidange. L’artiste dénonce ici la pollution des océans, bien sûr, mais également cette opposition entre l’envie et la détestation », explique la maître-conférencière. Ce liquide noir, synonyme de pollution, permet ainsi au spectateur d’apercevoir son reflet. Charlie Voetzel n’interpelle pas simplement. Il questionne l’hubris et les contradictions de quiconque croiserait la route du Mare Nostrum, l’air de dire « oui, les yachts polluent. Mais si vous en aviez un, qu’en diriez-vous ? ». Le ton est donné. La couleur aussi.

Autre œuvre engagée, la performance réalisée à même le lieu d’exposition de Kate Roberts, artiste originaire de Memphis aux États-Unis : « Kate Roberts a tendu des fils de pêche depuis le plafond. Avec un mélange d’argile, elle sculpte à même ces fils une porte semblable à un ouvrage de fer. L’œuvre dénonce la séparation entre les classes, la séparation des individus sur la base de discriminations racistes », étaye Salomé Rozier-Ruiz devant la frêle porte de l’américaine.

Salomé Rozier-Ruiz raconte l’installation éphémère, réalisée in-situ par l’Américaine Kate Roberts. © Gorka Martos

 

À mesure que l’exposition se dévoile, la pluralité des univers détonne. Par exemple, la Coréenne Shinhye You, basée à Londres, présente une vaste série de sculptures insectiformes aérées. « Dans le folklore coréen, les âmes des morts viennent rendre visite aux mortels sous ces formes. À Londres, l’artiste a rencontré des réfugiés ukrainiens. Ces travaux leur sont dédiés », précise la conférencière.

Quelques mètres plus loin, la native de région parisienne Ninon Hivert joue les illusionnistes : « Elle se rend dans des pays dits « en développement » et photographie des amoncellements de vêtements, censés être recyclés, avant d’en sculpter des répliques. Le message est évident : la surconsommation », raconte Salomé Rozier-Ruiz.

La critique sculpturale de Ninon Hivert. © Gorka Martos

Des techniques innovantes

Outre les messages portés, l’un des marqueurs forts de « Génération Céramique » est l’ensemble des techniques convoquées par les artistes pour pousser, encore plus loin, leur médium. « De plus en plus, les artistes utilisent des imprimantes 3D, notamment pour la confection de moules à porcelaine. C’est une manière de réinventer la céramique », assure la guide. Pour preuve, les œuvres déconcertantes, risque dystopique de l’Irlandais John Rainey qui travaille la porcelaine « Parian ware ». Une porcelaine conçue en Angleterre pour imiter le marbre. À ce matériau, l’artiste donne des formes de statues grecques sur lesquelles il appose des prothèses tout en jouant sur les textures. « Forshadowing » (*) ou critique du culte du corps ? Libre aux spectateurs de l’interpréter.

La Parian ware est plus vitrifiée que la porcelaine car plus chargée en feldspath (minéral). © Gorka Martos

 

C’est là que se joue toute la magie de « Génération Céramique », dans des messages glissés et lissés au gré des œuvres. Induits ou explicites, ces intentions portent les visions plurielles d’une nouvelle génération de céramistes. Limoges, son histoire et la Fondation Bernardaud ne se contentent pas de briller au passé mais bel et bien de conjuguer au présent la créativité de demain.

(*) Un « foreshadowing » (préfiguration / présage en français) est un procédé narratif visant à annoncer un événement fort de la suite du récit via des indices disséminés préalablement.

Toutes les informations sont à retrouver sur la page dédiée à Génération céramique ​sur le site de la Fondation Bernardaud.

Brice Milbergue
Brice Milbergue
Rédacteur en chef d'Actus Limousin

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