Depuis deux ans, le fabricant de souliers d’intérieur EREL a changé de mains et se positionne sur le haut de gamme. Un sauvetage qui permet à la marque de se réinventer avec des modèles plus jeunes et des cuirs colorés.
Lors du confinement, elle était devenue l’accessoire indispensable de nos journées, pour travailler, pour se bouger un peu, pour enchaîner les visios : je veux parler de la… pantoufle ! Les fabricants avaient vu leurs ventes bondir, surpris par un tel engouement. A Limoges, les manufactures de chaussures ont longtemps représenté, après celles de la porcelaine, une activité florissante à la fin du XIXe et début du XXe grâce à la présence de nombreuses tanneries et mégisseries. Un secteur qui a périclité dans les années 1990, mis au tapis par la concurrence accrue des pays à bas coûts. De ce passé, il reste toutefois quelques belles réussites comme la célèbre manufacture « J. M. Weston » ou encore « EREL », spécialiste des souliers d’intérieur en cuir depuis 1947.

Cet atelier créé par René Leriche, qui donna ses initiales (RL) à sa marque, est spécialisé dans le montage cousu américain, un procédé par lequel la semelle est cousue à l’envers sur la première puis retournée à la main, lui donnant une souplesse immédiate. Alain et Didier, les fils du fondateur vont lui succéder dans les années 1980. En 2016, la société sera reprise par des Québécois jusqu’au dépôt de bilan en janvier 2024. En août de la même année, Valérie Kawerk reprenait la société et la renommait ERELK. « Ma volonté est de faire perdurer ce savoir-faire du cousu américain car cet atelier est le dernier en France à le détenir pour les souliers d’intérieur, indique-t-elle, les coutures sont invisibles et on finit par une piqûre surjet. Cela donne de la souplesse, du confort, de la légèreté et de l’élégance à ce soulier monté comme une chaussure de ville. »

Pour cette reprise, elle a été soutenue par Richard Heyraud, autre grand nom de la chaussure à Limoges. La manufacture Heyraud employa jusqu’à 600 salariés et se situait à l’emplacement du Centre Saint-Martial. « Il tenait à ce que le cousu américain soit conservé à Limoges, révèle la présidente, il disait que EREL était une pépite qu’il fallait mettre en mode « atelier familial haut de gamme« , avant c’était en mode « usine ». Il m’a tout transmis, les fournisseurs, la sélection des cuirs et une collection intemporelle. Nous avions les mêmes valeurs, il m’a apporté beaucoup, un financement et du soutien. Il attendait quelqu’un pour transmettre son savoir-faire. » Une collaboration précieuse malheureusement écourtée par le décès de Richard Heyraud en mars 2025.
Montée en gamme
La collection compte une quarantaine de modèles conçus par le fondateur. Ils ont fait leurs preuves et la notoriété de la marque comme « Pirou » pour les petits ou « Gilberto » pour les hommes. Pour relancer la production, elle a fait appel majoritairement à d’anciens salariés qui maîtrisaient cette technique tout en développant une polyvalence qui n’existait pas. « Avant, chacun des 19 salariés ne faisait qu’une étape, raconte-t-elle, aujourd’hui, les artisans ont appris à travailler ensemble et à se parler mais il nous aura fallu un an pour relancer la fabrication. Des machines sont tombées en panne faute d’avoir été entretenues… »

Le second objectif de Valérie Kawerk est de positionner la production sur le haut de gamme en tant que « manufacture de souliers d’intérieur » afin d’élargir ce marché de niche. « On veut faire moins mais mieux, assure-t-elle, on veut détourner son usage car nos produits peuvent être portés sur le lieu de travail, par des professions libérales par exemple. Un professeur enseigne avec. Et le télétravail a permis de comprendre qu’on pouvait aussi être élégant à la maison. » D’autant que certains modèles ne ressemblent pas à une pantoufle ordinaire mais à une chaussure légère. Des modèles peuvent donc se porter en extérieur avec une tenue décontractée. Sur certains, la partie arrière se rabat et le soulier est prêt pour aller à la plage et sortir le soir. L’illusion est vraiment bluffante.

Une vingtaine d’étapes de fabrication
La technique de fabrication n’a pas changé en près de 80 ans. Elle exige précision, minutie et maîtrise du geste, qualités indispensables que l’on retrouve à chaque étape de fabrication. « Notre cheval de bataille est de conserver ce savoir-faire en France, de transmettre les gestes, martèle la nouvelle présidente, il faut une vingtaine d’étapes pour faire une chaussure. » Depuis la reprise, elle s’est attachée à développer la polyvalence des six artisans en charge de la fabrication. Cela prend du temps pour que chaque geste soit parfaitement maîtrisé.
Chaque chaussure passe entre les mains expertes de plusieurs artisans à l’image de Sylvie, employée depuis 41 ans. « Avec les emporte-pièces, il y en a un par pointure, je découpe le dessus, la doublure et la semelle en croûte, je fais aussi le parage, le marquage des talonnettes avec le nom de la marque, le gutage et le contrefort, signale-t-elle, avant je ne faisais que la coupe. »

Ensuite, Séverine pique la doublure avec la tige, c’est-à-dire le dessus de la chaussure. Rachel prépare tous les arrondis pour les coller. Il faut qu’ils soient symétriques au moment du retourné pour un ajustement parfait. Les deux couturières travaillent en binôme. « Il y a déjà dix étapes et le soulier n’a pas de forme, remarque Valérie Kawerk, il reste encore à faire la claque, le quartier et le plateau, à piquer les différentes parties et empiler les différentes couches. Il faut être précis, attentif et concentré. »

Au four puis au frigo !
Joseph se charge de l’opération délicate et quelque peu physique du retourné manuel assis sur une sorte de cheval d’arçon miniature. Pour assouplir le cuir, le soulier est d’abord placé dans une étuve environ trois minutes puis retourné. Il insère la bourre pour un meilleur confort et la talonnette. Nathalie fait les surjets, étape encore très délicate. « Il faut pouvoir tordre le soulier et l’assouplir pour coudre derrière » signale-t-elle. Joseph reprend le soulier pour le deuxième retourné. Ensuite, il est mis sur une forme et placé dans … un four de vieillissement où ça brumise. « Le but est que la chaussure prenne la forme et que le cuir s’adapte à celle-ci » précise-t-elle. A la sortie, elle passe dans un four sec et finit… au frigo.


In fine, le bichonnage permet de rendre toute sa noblesse et sa beauté au cuir avant la mise en boîte pour l’expédition.
Rajeunir la clientèle
Valérie Kawerk a sélectionné des peausseries de qualité en agneau et chèvre auprès de mégisseries de Nouvelle-Aquitaine et ailleurs en France. La première de propreté et la croûte de la semelle sont en buffle ou vache. La semelle peut aussi être en élastomère. La présidente a voulu apporter un coup de jeune à la collection tout en conservant les modèles iconiques de la marque. « Les nouvelles peausseries permettent de se réinventer, elles modernisent le soulier même si les modèles sont connus et reconnus et la clientèle est contente, constate-t-elle, parallèlement, on recherche d’autres modèles mais on peut déjà équiper toute la famille. »

Le modèle « Pirou », du 25 au 34, va changer de nom pour devenir « Pitchoun » en agneau très souple avec une première en éponge et des coutures invisibles. « Il devrait sortir à la rentrée » espère-t-elle. Il est prévu également un modèle hommes et femmes Klub et Klube du 35 au 48. Pour les femmes, la collection hiver s’annonce sauvage avec des imprimés zèbre, crinière et léopard qui feront leur petit effet.
Les souliers dont la durée de vie est supérieure à une pantoufle lambda sont commercialisés dans une centaine de boutiques en France à partir de 100 euros. Un site web a été lancé en décembre 2025 avec possibilité de commander sa paire préférée. « Le site est très visité par des internautes vivant au Japon, en Corée, en Chine, aux Etas-Unis, au Canada et en Australie, constate-t-elle, l’objectif est aussi de relancer l’export, un marché anecdotique dans l’histoire de la société. »
Labellisée « Métiers d’art de Nouvelle-Aquitaine », l’entreprise espère retrouver son label Entreprise du Patrimoine Vivant en 2027. Pas à pas, Valérie Kawerk et les artisans d’Erel K continue de redonner vie à la manufacture limougeaude de souliers d’intérieur et de perpétuer un savoir-faire unique en son genre. Le chemin est encore long mais avec de tels chaussons aux pieds…
Pour plus d’information, rendez-vous sur le site web erel-france.fr
Pour voir tout le procédé de fabrication en vidéo, jetez un oeil à ce joli documentaire de 20 minutes…


