Incontournables lorsqu’on visite Limoges, les Halles centrales sont uniques avec leur jolie frise en porcelaine de 328 panneaux. Inauguré en 1889, ce bâtiment a pourtant bien failli disparaître du paysage limougeaud à l’aube de son centenaire.
Incontournables ! Temple de la bonne chère en plein coeur de la ville, les Halles centrales de Limoges se distinguent par leur architecture, leur esthétisme et la qualité des produits qui y sont proposés. Inaugurées en 1899, elles succédent au « Marché Dupuytren », premier marché « pluri-disciplinaire » de la ville, construit dans l’idée d’améliorer les pratiques hygiènistes et surtout de mettre fin aux incommodités du commerce alimentaire (odeur, conflit d’usage, insalubrité…) sur les places exiguës de la ville…
Le marché Dupuytren et la halle à la criée, prémices des Halles centrales
La construction, sur la place de la Motte, du marché couvert Dupuytren de 30,2 m de long, 14,6 m de large et 8,35 m de haut fut validée le 11 décembre 1850 par la municipalité de Louis Ardant. Par miracle, l’incendie du 15 août 1864 s’arrête au pied du bâtiment alors que 105 maisons du quartier sont détruites. Profitant de l’espace « libéré » par l’incendie, le marché est déplacé à l’angle de la place de la Motte, au croisement entre la rue Limosin et les rues d’Aguesseau et Othon Peconnet. En 1874, une halle à la criée est ajoutée sur la place de la Motte.


Dès les années 1870 émerge le projet d’un nouveau marché central plus grand sur ce secteur. Il se concrétisera en 1885 et, magie de la construction métallique, le marché Dupuytren sera démonté en 1887 puis remonté sur la future Place Carnot en 1889.

180 boutiques dans le « ventre de la ville »
Sous l’impulsion du conseiller municipal Louis Beaubiat, le projet d’une grande halle est donc exposé en 1882 et accepté par la municipalité qui décide alors de contacter Gustave Eiffel. Mais en janvier 1883 ce dernier refuse pour des raisons économiques. La municipalité de Casimir Rançon lance donc un concours en novembre 1884.
Le cahier de charges est précis et ambitieux : « Le pavillon devra contenir 180 boutiques dont 60 pour la boucherie, triperie et charcuterie ; 60 pour le beurre, les œufs et fromages ; 30 pour le gibier et volailles ; 24 pour les poissons et marées ; un bureau pour l’inspecteur, un pour le receveur, un pour le gardien et un pour le poids public. » Des fontaines et un éclairage limité sont prévus car le marché fermera avant la nuit. Au sous-sol, les caves s’étendront sur cinq travées du bâtiment, soit la moitié du marché, et devront être « munies de resserres, d’auges à poissons, de tables pour le plumage de la volaille, le lavage des tripes, le malaxage du beurre… ».
Sur les 37 dossiers présentés, douze seront retenus et, après une étude approfondie sur la valeur et la résistance de la construction, c’est le projet « FAC et SPERA », présenté par Albert Levesque et Gaston Pesce qui obtiendra 6 des 11 voix du jury. Diplômé de l‘Ecole centrale des arts et manufactures de Paris en 1881, Albert Levesque a longtemps travaillé aux établissements Willebroek dont l’administrateur, un certain M. Seyrig, fut directeur des études auprès d’Eiffel. Pour ce projet, il s’associe avec un camarade de promotion : Gaston Pesce. « Ces deux architectes sont d’illustres méconnus, signale Eric Boutaud, co-auteur du livre « Limoges Les Halles », certains connaissent Gonthier l’architecte de la gare mais on a trouvé peu de notices sur eux. » Avec 50 m de long et 35 m de large, leur projet n’est pas sans rappeler les pavillons Baltard à Paris.

Après moult retards, rebondissements, changements de plans, accidents… la construction sera finalement achevée et le 15 décembre 1889, l’ambiance est enfin à la fête pour l’inauguration des nouvelles Halles centrales de Limoges.
Posé au coeur du quartier de la Boucherie, le « ventre de Limoges » restera pendant longtemps le principal point d’approvisionnement des Limougeauds.
Reportage aux Halles de Limoges en 1969 – Limousin actualités
Un édifice en péril
Mais au fil des décennies, les halles vieillissent. En 1950, la couverture en zinc avait été reprise ainsi que des pieds de poteaux puis le sol fût bitumé. Dans les années 60, il est isolé et les verrières à claire-voie sont remplacées par des panneaux translucides. L’éclairage est rénové, l’électricité mise aux normes et un chauffage d’appoint installé. Dans les années 70, le sous-sol devient un parking pour les commerçants.
En 1976, les halles sont enfin inscrites aux Monuments Historiques, une reconnaissance censée garantir leur survie. Loin s’en faut ! En 1989, les Halles sont très dégradées. Les représentants de l’association de commerçants des halles alertent la municipalité. Pour leur centenaire, les festivités organisées durant trois jours rencontrent un franc succès. Face au développement des supermarchés, les commerçants résistent. « Ils ont fait les halles et se sont battus pour les faire revivre alors qu’elles étaient dans un état de délabrement important, signale Patrick Granger, co-auteur de « Limoges les Halles », la municipalité de l’époque ne savait pas ce qu’elle allait en faire et n’était pas forcément partante pour les réhabiliter. Grâce à la mobilisation des commerçants, le maire Louis Longequeue a décidé de commencer les travaux. »

Ils seront finalement engagés par son successeur en 1993 pour un coût de 2,44 millions d’euros : réfection des briques, ravalement, reprise des soubassements, remplacement de 32 pieds de poteaux, réfection des chéneaux et descentes d’eaux pluviales, restauration de la frise, parties en métal peintes, nouvelle installation électrique, baies vitrées… Le bâtiment a alors meilleure allure.
328 panneaux de porcelaine
Avant d’entrer dans ces halles, le regard est irrésistiblement happé par cette superbe frise de 328 panneaux en porcelaine représentant les produits que les consommateurs pouvaient acheter. Ces panneaux mettent en lumière la dextérité des décorateurs sur porcelaine. Ils ont été réalisés à Limoges par la manufacture William Guérin & Cie située rue du Petit-Tour. Usés, une quarantaine de panneaux remplacés en 1993 seront peints par Joseph Goscimski et produits par la manufacture Jammet Seignolles. La frise sera restaurée en totalité par Natacha Frenkel en 2018.

Moins de commerçants mais un nouvel élan
C’est un nouveau départ. Malheureusement l’intérieur est resté « dans son jus ». Des étals sont inoccupés et les clients de moins en moins nombreux. Il devient alors urgent d’entreprendre de nouveaux travaux pour relancer la dynamique. A partir de mai 2018, un chantier de rénovation commence, sous la houlette de l’architecte IIéana Popea qui réussira à apporter une touche contemporaine à ce vieil édifice. Les parties métalliques sont repeintes en vert d’eau, un coloris retrouvé après ponçage de l’ossature. A l’intérieur, le regard peut désormais scanner les 35 étals en un coup d’oeil car les cloisons sont tombées, ce qui donne une impression de grandeur.

Les allées ont pris leurs aises et les arts du feu sont en bonne place comme ce sublime lustre avec 36 louches en porcelaine signé Elise Gabriel. Après 17 mois de travaux, les 32 commerçants relégués sous un chapiteau investissent les lieux le 16 novembre 2019. Ce lifting bienvenu aura coûté 6 millions d’euros.
Plus d’un million de visiteurs
Un pari heureusement gagnant car le lieu a retrouvé sa place, attirant de plus en plus de consommateurs grâce aux comptoirs et tables ainsi qu’aux nocturnes. Une nouvelle clientèle s’y presse du vendredi au dimanche. Les terrasses ont aussi boosté la fréquentation. En 2024, la fréquentation a dépassé le million de visiteurs, un palier jamais atteint. « C’est ce qui fait le charme des Halles aujourd’hui, on peut manger des tapas, de la charcuterie, du fromage, des huîtres » relève Eric Boutaud. Les commerçants ont vu leur chiffre d‘affaires progresser tout en bénéficiant de meilleures conditions de travail. « Les gens sont très attachés aux Halles et quand on voyage en France, cela reste un monument de plaisir surtout que celles de Limoges correspondent bien au canon développé par Baltard au milieu du 19ème » constate-t-il . Le temple du bien manger fait toujours la part belle aux produits locaux : triperie, viande limousine, cochon cul noir, pâté de pomme de terre, galétous, clafoutis et petits ventres.

Près de 140 ans après leur construction, les Halles centrales de Limoges trônent toujours au coeur de la ville… pour le plus grand plaisir des gourmands !
Un livre, des conférences et une exposition
Patrick Granger co-auteur et photographe et Eric Boutaud, co-auteur et guide conférencier Ville d’art et d’histoire de Limoges Métropole ont associé leur talent pour raconter l’histoire des Halles dans leur ouvrage « Limoges les Halles » paru chez Geste éditions.

Agrémenté de documents inédits et de nombreux témoignages, le lecteur plonge dans les entrailles du bâtiment et remonte le temps à l’époque où ce marché était le seul lieu d’approvisionnement pour les consommateurs et grossistes. « C’est aussi un livre d’art car on a mis en valeur les artistes qui ont travaillé sur la dernière restauration » signale Patrick Granger. Comme le constate Eric Boutaud « Maintenant on peut dire que c’est un spot ! Cet été, les matins, il y avait dans le quartier des Halles des Anglais, des Américains, des touristes français alors qu’on ne voyait pas ça il y a 15 ans. »
La riche iconographie, servie par les photos et cartes postales de Paul Colmar, nous transporte de la seconde moitié du 19e au 20e. Les auteurs préparent une exposition sur les halles centrales à la BFM pour l’été 2027 avec de nouveaux documents et les conférences se poursuivent.
Pour découvrir les Halles et retrouver les événements et animations : leshallescentraleslimoges.fr
Un grand merci à Patrick Granger et Eric Boutaud pour leur précieux ouvrage et leurs commentaires complémentaires, et bien évidemment à Paul Colmar pour ses précieuses archives.


