En ce milieu du mois de septembre, la saison de la récolte de la pomme du Limousin vient de débuter en Corrèze. Dans les allées des vergers de Golden, des vies aux parcours multiples se croisent. Nous avons participé à quelques heures de cueillette.
Ils s’appellent Didier, Chloé, Clémence… Ils s’appellent aussi Maciej ou Youssef… Ils ont entre 17 et 67 ans. À première vue, rien ne semble les unir. Ce qui les lie pourtant, le temps de quelques jours : la récolte de ce fruit à la couleur jaune, croquant et juteux, symbole du Limousin : la pomme Golden AOP (Appellation d’origine protégée) du Limousin.
Nous sommes le 15 septembre, à quelques encablures au nord de Brive-la-Gaillarde, dans des plaines à flanc de vallée de la Vézère qui s’écoule un peu plus bas. Une petite route départementale qui file vers Allassac fend des champs couverts de filets à perte de vue. Sous ces voiles blancs : le précieux trésor de cette fin d’été. Et pour récolter ce sésame, plus d’une soixantaine d’hommes et de femmes qui s’affairent, sous un soleil encore trop mordant pour la saison.

Ces 30 hectares de pommiers, ce sont ceux de la SCEA Les Vergers de la Roche à Allassac en plein cœur de l’AOP. « Désolé c’est la course ! », annonce d’entrée le chef de culture David Henocq. Cette saison de récolte, l’homme la connaît bien, avec le rythme qui s’accélère, les journées à rallonge … « C’est ma 35ème ! », confie celui qui est gérant du verger depuis 2014.
À propos de l’AOP Pommes du Limousin
Les premiers vergers de variété Golden, originaire des États-Unis, ont été plantés dans les années 1950. Depuis, la production s’est concentrée sur les plateaux du Haut-Limousin, entre 300 et 500 mètres d’altitude, sur un socle cristallin où l’alternance de journées chaudes et de nuits plus fraîches favorise notamment la coloration et le développement des arômes.

L’aire de l’AOP s’étend aujourd’hui sur 101 communes de Corrèze, de Dordogne, de Haute-Vienne et de Creuse. Après plus d’une décennie de démarches, la Golden du Limousin obtient l’AOC en 2005, puis l’AOP en 2007. « Elle devient la seule pomme de France sous AOP », souligne le Syndicat AOP Pomme du Limousin.
La filière représente aujourd’hui environ 1 300 hectares de vergers, 150 pomiculteurs et quelque 70 000 tonnes récoltées par an, selon les chiffres de l’association. Une production qui ne reste pas dans les vergers limousins : une partie est commercialisée dans toute la France, notamment en grande distribution (95 %), tandis que la filière exporte également ses pommes vers plusieurs pays européens. Pour la récolte, près de 5 000 cueilleurs sont recrutés chaque année.
Le pomiculteur est de ceux qui connaissent la Golden comme personne. De ceux qui connaissent aussi dans les moindres recoins ses 30 hectares de vergers représentant quelque 90 000 arbres alignés dans les rangées. Et derrière ces chiffres, un travail minutieux réalisé au fil de l’année, au fil des saisons et des aléas climatiques, aussi.

L’agriculteur nous emmène dans l’une de ces allées. Au loin, un tracteur stationne entre les pommiers. De chaque côté, des hommes et des femmes semblent mener une danse bien coordonnée. « On leur confie tout notre travail. En trois semaines, ils ont entre leurs mains notre travail de toute l’année », appuie David Henocq en s’approchant du ballet. Cette mécanique bien huilée porte même un nom : la « cueillette au train », les cueilleurs avancent ensemble dans les rangées, au rythme des caisses qui se remplissent et sont évacuées au fur et à mesure par un tracteur attelé.
Une petite quarantaine de Polonais dans les allées
Les saisonniers ont investi les rangs des Vergers de la Roche depuis ce début de semaine (pour certains dès la semaine dernière). Ils sont une soixantaine, dont 37 Polonais. La Pologne et le Limousin tissent un lien étroit depuis des décennies, comme dans de nombreuses autres régions où le travail agricole saisonnier occupe une place importante. « Il y a 35 ans, dans mes premières années de cueilleurs, il y avait déjà des Polonais, ils étaient débrouillards. Il y en a qui venaient en camion, qui faisaient les vendanges puis qui venaient ici ensuite … », se souvient le Corrézien. Ce qu’ils venaient chercher : un revenu plus élevé que dans le pays de l’Est.
Aujourd’hui, c’est encore vrai, mais l’écart de niveau de vie s’est largement réduit entre les deux pays1. Alors pourquoi ces Européens de l’Est continuent-ils de débarquer dans nos vergers à l’heure de la récolte ? David Henocq n’y va pas par quatre chemins : « Parce qu’on ne trouve pas assez de Français ! » D’ailleurs, ces travailleurs étrangers sont déjà présents pour d’autres travaux saisonniers au fil de l’année, comme celui de l’éclaircissage en juillet (qui consiste à retirer une partie des jeunes fruits pour que les pommes restantes puissent mieux se développer).

Pour la plupart, ils ne parlent pas la langue de Molière. « Cette année, il y en a quand même un qui parle très bien français, il a traduit toute la petite formation que j’ai faite en début de semaine, et tout le monde s’est mis au travail. » Alors, en ce mois de septembre, le camping municipal de Donzenac profite d’une arrière-saison aux accents polonais. « Je loue huit chalets cette année pour les héberger », précise le chef de culture.
La Pologne donc, mais pas que. Agnès est arrivée de Haute-Corrèze avec son mari et un autre couple de retraités auvergnats. Tout en cueillant sur l’arbre, sans ralentir son rythme, elle commence : « L’an dernier, on a fait les vendanges et on nous a parlé de la cueillette des pommes, ça m’intéressait de découvrir le milieu agricole. » Eux aussi ont investi un camping du secteur. À côté d’eux, Youssef est un habitué. « Je fais toutes les saisons ici : la taille, l’éclaircissage et la cueillette », se targue l’homme dans un Français un peu hésitant mais très compréhensible.
Un « melting-pot » limousin
Un véritable « melting-pot » ici, entre les grands arbres qui atteignent les trois mètres de haut. Un peu plus loin, Clémence, 17 ans, continue de déposer des pommes dans les caisses. « Ça fait un an que je suis déscolarisée et que je cherchais du travail. Cet emploi saisonnier ça me permet de m’occuper et de mettre un pied dans le monde du travail », confie la jeune fille de 17 ans, habitante de Saint-Bonnet-l’Infantier. Le monde du travail, la Briviste Elisabeth aurait dû le quitter, elle, depuis bien longtemps. « Je fais ça pour arrondir mes fins de mois. Avant, je faisais la cueillette de fraises et de framboises mais je préfère les pommes, il y a moins besoin de se baisser », confie la saisonnière de 72 ans.
« C’est notre doyenne ! », s’exclame Didier. Avec sa femme Valérie, ce retraité de l’armée entame sa deuxième saison aux vergers. « Il y a une bonne ambiance ici ! Mais on est contents de trouver la douche le soir », lance-t-il.

À eux tous, ils forment cette magnifique danse qui, petit à petit, fait se remplir les palox, ces grandes caisses en plastique. Les pommes sont triées bien sûr : celles qui ont le bon calibre et pas d’impact ou de piqûre seront destinées à la grande distribution, les autres finiront en compote ou en confiture. Deux passages sont nécessaires dans ces rangs, notamment pour récolter sur les hauts.
« Le minimum qu’on demande, c’est de remplir 3 palox par jour, ça représente une tonne de pommes. Mais le rendement a diminué au fil des années, on ne donne presque plus de primes », remarque le chef de culture qui a aussi vu évoluer les règles au travail : « Désormais, par exemple, pour les pommes sur le haut des arbres, on cueille avec des plateformes car on n’a pas le droit de monter sur un escabeau. »
Demain, le ballet reprendra. Les mains attraperont de nouveau les fruits jaunes, les palox se rempliront et les tracteurs avanceront entre les arbres. Didier, Clémence, Youssef et les autres poursuivront leur étrange parenthèse commune, le temps de quelques semaines. Jusqu’à la fin du mois, avant que les filets ne retombent sur des vergers redevenus silencieux. Et que chacun reprenne sa route, laissant derrière lui des milliers de pommes qui attendent dans les chambres froides de la coopérative, où elles « hibernent ».
Qu’en est-il de cette saison ?
Pomme dans la main, David Henocq décrit : « Cette année, le fruit est plus petit. Parce que dès la floraison, l’arbre a souffert de la chaleur. » La qualité, elle, est pourtant au rendez-vous, notamment en terme de taux de sucre. La saison a été – et continue à être – particulièrement sèche mais les pommiculteurs ont pu irriguer au goutte-à-goutte, « parce que les réserves d’eau sont déconnectées du milieu », insiste-t-on au sein de l’AOP Pomme du Limousin.
L’autre inquiétude du chef de culture, c’est les pucerons. « Depuis quelques années, on en a de plus en plus qui s’attaquent aux pommes et empêchent leur grossissement. On met de la chaux et un produit phytosanitaire qu’on peut encore utiliser en petite dose mais ça ne suffit pas. »
Pour résumer, « on est sur une récolte avec de plus petits calibres dus à la sécheresse et aussi aux températures qui ont provoqué un blocage de l’évolution du fruit. Les compotiers et tous les autres transformateurs nous imposent un calibre minimum, donc les petites pommes vont rester sur les arbres et on les fera tomber à l’hiver. C’est une perte sèche, on estime entre moins 20 et moins 30 % de tonnage, un chiffre à prendre avec des pincettes », analyse le syndicat de l’AOP.
Ce qui est sûr, c’est que la récolte devrait durer plus longtemps. « Au niveau main d’œuvre, on ne manque pas de saisonniers, mais il y a toujours besoin de candidature en cours de récolte », termine l’AOP. Deux questions restent en suspens : comment le marché va se comporter avec ces petits calibres ? Et comment ces pommes vont se conserver ?

Contrairement à d’autres productions, la pommiculture limousine ne s’en sort pour l’instant pas si mal en cette fin de « l’été le plus chaud de l’histoire » et pendant encore quelques semaines, le ballet de la « cueillette au train » va se danser dans les vergers limousins.
1 – Le salaire mensuel minimum brut (SMIC) en France est de 1 867,02 € en 2026, environ 1 139 euros selon les taux de change en Pologne.


